De Valmy à Pratzen : treize ans pour quel idéal ?
Un ancien canonnier de l'armée du Rhin, présent sur la plaine champenoise le 20 septembre 1792, contemple avec une fierté troublée la victoire de Moravie. La France a écrasé deux empereurs. Mais la République qu'il défendait ce jour-là existe-t-elle encore ?
Je me souviens du plateau de la Lune comme si c'était hier. Le 20 septembre 1792, sous un ciel gris de Champagne, nous n'étions pas encore une Grande Armée — nous étions des volontaires, des canonniers de l'ancien régime mêlés à des gardes nationaux en sabots, des hommes qui ne savaient pas encore s'ils tiendraient face au duc de Brunswick et à ses quarante mille Prussiens aguerris. Nous avons tenu. La canonnade a duré des heures. Kellermann a galoppé devant nos lignes en brandissant son chapeau sur son sabre, criant « Vive la Nation ! », et quelque chose d'étrange s'est produit : la nation lui a répondu.
Dès le lendemain, la Convention abolissait la monarchie ; le surlendemain, le 22 septembre, elle proclamait la République. Ce n'était pas une coïncidence — c'était un lien de chair entre la poudre et l'idéal. Valmy n'avait pas été une grande bataille au sens des carnages anciens : moins de cinq cents morts au total. Mais elle avait tué quelque chose dans le camp prussien, une certitude, celle que ces soldats-citoyens se débandaient au premier coup de canon. Ils ne se débandèrent pas.
De Jemmapes à la levée en masse : la nation sous les armes
Dans les semaines qui suivirent, Dumouriez nous mena à Jemmapes, le 6 novembre. Quelque quarante mille hommes contre les Autrichiens dans les Pays-Bas. Nouvelle victoire, nouvelles terres ouvertes à la République. On chantait en marchant. On croyait que la liberté se propageait comme la lumière — il suffisait d'avancer.
Puis vinrent les années terribles. La Vendée s'enflamma, les coalitions se succédèrent, et le Comité de salut public décréta la levée en masse au mois d'août 1793. De quelque trois cent mille hommes sous les drapeaux, nous passâmes à près de sept cent cinquante mille soldats. Une nation entière transformée en camp retranché.
Austerlitz, ou la perfection sans la République
Le 2 décembre dernier, à Austerlitz en Moravie, l'Empereur a remporté ce que les gazettes unanimes appellent son chef-d'œuvre. Les chiffres que l'on publie donnent le vertige : l'armée russe et l'armée autrichienne, réunies sous deux empereurs, taillées en pièces en moins d'une journée par une manœuvre que les commentateurs militaires s'épuisent déjà à décrire. La hauteur de Pratzen prise, puis retournée contre l'ennemi — la conception en est, paraît-il, admirable.
Je ne suis ni stratège ni courtisan, et je n'écrirai pas ici que cette victoire me laisse froid. Aucun Français ne saurait feindre l'indifférence devant pareille performance. Mais, assis dans ma maison du faubourg Saint-Antoine, à lire les dépêches, je cherche en moi l'émotion de Valmy — et je ne la trouve pas tout à fait.
À Valmy, nous défendions quelque chose qui n'avait pas encore de nom solide, quelque chose de fragile et d'immense : l'idée que des hommes libres pouvaient se choisir eux-mêmes, décider de leurs lois, mourir pour leurs propres mots. À Pratzen, les soldats — et ils se battent avec un courage que personne ne conteste — défendent quoi ? Un Empire. Un Empereur sacré en présence du Pape Pie VII, qui fit le voyage depuis Rome pour bénir la cérémonie — mais qui prit lui-même la couronne des mains du pontife pour se la poser sur la tête. Geste révélateur, si l'on veut bien y réfléchir.
Presbourg, et après ?
Le traité a été signé à Presbourg avant-hier, le 26 décembre. L'Autriche cède la Vénétie, la Dalmatie, une partie de l'Istrie à la France ; le Tyrol et le Vorarlberg à la Bavière ; ses territoires de Souabe au Wurtemberg. Elle paiera quarante millions de francs d'indemnité. La Bavière et le Wurtemberg, nos alliés de campagne, sont érigés en royaumes souverains.
Voilà ce que produit la victoire. C'est considérable — nul ne peut le nier. La France de 1805 n'est plus menacée comme la France de 1792. Mais je me demande, en relisant mes vieux cahiers de l'an I, si nous nous battions en septembre 1792 pour que la Bavière devînt un royaume sous la bienveillance de notre Empereur.
Peut-être suis-je injuste. Peut-être l'idéal de 1789 a-t-il besoin, pour survivre, de cette armure impériale que je lui trouve si lourde. Peut-être que Kellermann, s'il lit ces lignes, haussera les épaules et me dira que la liberté se gouverne comme une artillerie : avec discipline, avec des chefs, avec de la poudre bien sèche. Il n'aurait pas entièrement tort. Mais je reste avec cette question que je ne puis poser trop haut dans ce journal : la République pour laquelle nous avons failli mourir à Valmy — était-ce ceci, ou était-ce autre chose ?