La gloire et la rente — un Empire à crédit ?
La victoire d'Austerlitz soulève l'enthousiasme. Mais un ancien de la presse du Directoire s'interroge en silence : une nation peut-elle longtemps vivre de ses lauriers militaires sans compter ce qu'ils lui coûtent ?
Je suis de ces hommes que l'on nomme parfois, avec un sourire condescendant, des « plumes du Directoire ». J'ai survécu à trois régimes, noirci des colonnes sous des noms qui n'existent plus, et appris à ce métier qu'une victoire enivre aussi sûrement qu'un mauvais vin — et que le lendemain, il faut quand même régler l'addition.
La nouvelle d'Austerlitz a déferlé sur Paris comme une marée. Les cloches de Notre-Dame ont sonné, les cafés du Palais-Royal se sont vidés dans la rue, et l'on a crié « Vive l'Empereur ! » avec une ferveur que je ne chercherai pas à diminuer. La bataille du 2 décembre fut, à ce qu'on rapporte des dépêches, un fait d'armes sans précédent depuis longtemps. Nul n'est en droit d'en contester la grandeur.
Mais permettez à ce vieux reporter de poser, à voix basse, quelques questions que la liesse du moment interdit presque de formuler.
L'Autriche est à genoux. On nous annonce des négociations imminentes — peut-être même un traité avant la fin de cette année. Les précédents nous encouragent à espérer une indemnité substantielle : Campo-Formio en 1797, Lunéville en 1801 nous ont montré ce qu'une paix dictée par la victoire peut rapporter dans les coffres. Si l'Autriche acquitte une contribution de guerre, le Trésor impérial respirera. Les rentes françaises, qui ont tremblé tout au long de la campagne, reprendront peut-être quelques points.
Mais voilà précisément ce qui m'inquiète : l'indemnité n'est encore qu'une espérance. Nous ne savons pas ce que l'Autriche consentira, ni à quelle cadence elle paiera. Et j'observe, depuis bientôt dix ans, que nos finances publiques ne semblent florissantes qu'à la condition que la guerre soit victorieuse — et prompte. Le Trésor vit de contributions levées dans les pays traversés par nos armées, de fournitures prélevées sur l'ennemi, de territoires dont les ressources transitent vers Paris. C'est, si l'on ose la métaphore, un commerce dont la marchandise est la conquête elle-même.
Or Trafalgar, en octobre dernier, nous a rappelé que l'Angleterre reste maîtresse des mers. Le commerce maritime français agonise sous le blocus britannique. Les ports de l'Atlantique souffrent, les négociants bordelais et nantais comptent leurs pertes, les assureurs rechignent. La gloire de nos aigles sur le continent ne rétablit pas les liaisons avec les Antilles, ne rouvre pas les routes du Levant, ne rend pas le crédit aux armateurs ruinés.
La question que je pose n'est pas de politique — je n'ai pas la prétention de gouverner quoi que ce soit. Elle est de simple arithmétique, le genre qu'on apprend aux foires avant d'apprendre à lire : peut-on longtemps financer la paix avec les revenus de la guerre ? Et si, par bonheur ou par lassitude des puissances, une paix durable s'établissait en Europe, de quoi vivrait alors notre économie ? Nous aurions cessé d'exporter des canons, sans avoir pu reprendre l'exportation de nos soieries, de nos vins, de nos toiles.
Je n'affirme rien. Je demande. C'est, à mon âge, le seul luxe qui me reste — et peut-être le seul service qu'un journal peut encore rendre à ses lecteurs.