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La gloire et la rente — un Empire à crédit ?

La victoire d'Austerlitz soulève l'enthousiasme. Mais un ancien de la presse du Directoire s'interroge en silence : une nation peut-elle longtemps vivre de ses lauriers militaires sans compter ce qu'ils lui coûtent ?

Jean-Baptiste Cormier 23 décembre 1805 4 min de lecture

Je suis de ces hommes que l'on nomme parfois, avec un sourire condescendant, des « plumes du Directoire ». J'ai survécu à trois régimes, noirci des colonnes sous des noms qui n'existent plus, et appris à ce métier qu'une victoire enivre aussi sûrement qu'un mauvais vin — et que le lendemain, il faut quand même régler l'addition.

La nouvelle d'Austerlitz a déferlé sur Paris comme une marée. Les cloches de Notre-Dame ont sonné, les cafés du Palais-Royal se sont vidés dans la rue, et l'on a crié « Vive l'Empereur ! » avec une ferveur que je ne chercherai pas à diminuer. La bataille du 2 décembre fut, à ce qu'on rapporte des dépêches, un fait d'armes sans précédent depuis longtemps. Nul n'est en droit d'en contester la grandeur.

Mais permettez à ce vieux reporter de poser, à voix basse, quelques questions que la liesse du moment interdit presque de formuler.

L'Autriche est à genoux. On nous annonce des négociations imminentes — peut-être même un traité avant la fin de cette année. Les précédents nous encouragent à espérer une indemnité substantielle : Campo-Formio en 1797, Lunéville en 1801 nous ont montré ce qu'une paix dictée par la victoire peut rapporter dans les coffres. Si l'Autriche acquitte une contribution de guerre, le Trésor impérial respirera. Les rentes françaises, qui ont tremblé tout au long de la campagne, reprendront peut-être quelques points.

Mais voilà précisément ce qui m'inquiète : l'indemnité n'est encore qu'une espérance. Nous ne savons pas ce que l'Autriche consentira, ni à quelle cadence elle paiera. Et j'observe, depuis bientôt dix ans, que nos finances publiques ne semblent florissantes qu'à la condition que la guerre soit victorieuse — et prompte. Le Trésor vit de contributions levées dans les pays traversés par nos armées, de fournitures prélevées sur l'ennemi, de territoires dont les ressources transitent vers Paris. C'est, si l'on ose la métaphore, un commerce dont la marchandise est la conquête elle-même.

Or Trafalgar, en octobre dernier, nous a rappelé que l'Angleterre reste maîtresse des mers. Le commerce maritime français agonise sous le blocus britannique. Les ports de l'Atlantique souffrent, les négociants bordelais et nantais comptent leurs pertes, les assureurs rechignent. La gloire de nos aigles sur le continent ne rétablit pas les liaisons avec les Antilles, ne rouvre pas les routes du Levant, ne rend pas le crédit aux armateurs ruinés.

La question que je pose n'est pas de politique — je n'ai pas la prétention de gouverner quoi que ce soit. Elle est de simple arithmétique, le genre qu'on apprend aux foires avant d'apprendre à lire : peut-on longtemps financer la paix avec les revenus de la guerre ? Et si, par bonheur ou par lassitude des puissances, une paix durable s'établissait en Europe, de quoi vivrait alors notre économie ? Nous aurions cessé d'exporter des canons, sans avoir pu reprendre l'exportation de nos soieries, de nos vins, de nos toiles.

Je n'affirme rien. Je demande. C'est, à mon âge, le seul luxe qui me reste — et peut-être le seul service qu'un journal peut encore rendre à ses lecteurs.

Le contexte

La bataille d'Austerlitz a eu lieu le 2 décembre 1805, se soldant par une victoire décisive des armées françaises sur les forces combinées d'Autriche et de Russie.

La bataille de Trafalgar (21 octobre 1805) avait consacré la suprématie navale britannique, ruinant les espoirs français de disputer la maîtrise des mers.

Les traités de Campo-Formio (1797) et de Lunéville (1801) avaient, à l'issue de victoires françaises antérieures, imposé à l'Autriche des cessions territoriales et des compensations territoriales de guerre.

Les finances françaises reposaient en grande partie sur les contributions de guerre prélevées dans les pays occupés ou vaincus.

Le blocus britannique pesait lourdement sur le commerce maritime français depuis le début des guerres révolutionnaires.

État des informations

Cette tribune est rédigée le 23 décembre 1805, avant la signature de tout traité. Les négociations sont en cours ; aucune de leurs conclusions n'est connue à la date de publication. L'auteur s'en tient aux faits établis et à des interrogations légitimes, sans préjuger de l'issue.

Ce que l’on sait

  • La victoire d'Austerlitz du 2 décembre 1805 est confirmée par les dépêches officielles.
  • Des négociations de paix avec l'Autriche sont en cours à la date de publication.
  • La défaite de Trafalgar (21 octobre 1805) a consacré la domination navale britannique.
  • Le commerce maritime français subit les effets du blocus britannique.
  • Les précédents traités de Campo-Formio et de Lunéville ont inclus des compensations territoriales ou cessions au profit de la France.

Ce que l’on ignore

  • Le montant et les conditions d'une éventuelle indemnité autrichienne ne sont pas encore connus.
  • La durée et la solidité d'une paix éventuelle avec l'Autriche restent incertaines.
  • L'impact réel de la victoire d'Austerlitz sur les finances françaises à moyen terme est impossible à évaluer à cette date.
  • La réaction de la Russie et des autres puissances à la défaite autrichienne est encore inconnue.

Sources historiques utilisées

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Wikipédia — Bataille d'Austerlitz

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_d%27Austerlitz

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Wikipédia — Bataille de Trafalgar

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Trafalgar

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Wikipédia — Traité de Presbourg (1805)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Trait%C3%A9_de_Presbourg_(1805)

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Wikipédia — Traité de Lunéville

https://fr.wikipedia.org/wiki/Trait%C3%A9_de_Lun%C3%A9ville

editorial-reconstruction

Reconstruction éditoriale — Les Échos du Passé

Tribune fictive imitant la presse d'opinion parisienne du début du XIXe siècle. Le personnage de Jean-Baptiste Cormier est une invention éditoriale. Les faits économiques et militaires cités (Austerlitz, Trafalgar, blocus britannique, précédents des traités de Campo-Formio et Lunéville) sont historiquement attestés. Le traité de Presbourg, signé le 26 décembre 1805, n'est pas connu à la date simulée de l'article et n'est donc pas mentionné.

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