Devant Dyrrachium : une guerre de lignes, de faim et de patience
Autour du camp de Pompée s’allonge un immense chapelet de fossés et de redoutes. Mais la mer reste à l’ennemi, qui se ravitaille sans peine, tandis que le camp de César, coupé de l’Italie, apprend la disette. Deux manières de faire la guerre s’y mesurent sans se toucher.
Qui monte sur les hauteurs qui dominent la côte, du côté de Dyrrachium, découvre un spectacle qu’aucune campagne récente n’avait montré : deux armées romaines enfermées l’une dans l’autre par des lignes de terre. Pompée le Grand s’est retranché sur les collines, appuyé à la mer qui le nourrit. Autour de lui, César a entrepris de tracer un long réseau de fossés, de palissades et de forts, comme on ceinture une place assiégée. Mais ici, l’assiégé dispose du plus grand nombre, et l’assiégeant, du plus petit.
Ce n’est pas une bataille : c’est une guerre de retranchements, où l’on gagne du terrain à la pioche et où l’on compte les jours plutôt que les morts. Les sentinelles des deux camps s’observent à portée de voix ; les escarmouches sont quotidiennes le long des lignes, sans rien décider. Chacun mesure la faim de l’autre et guette, à l’horizon de la mer, la voile qui apportera le convoi ou la disette.
Enfermer un ennemi plus nombreux
Le dessein de César est de couper Pompée du pays qui l’entoure : lui interdire le fourrage, tarir les pâtures de sa nombreuse cavalerie, et l’étouffer sans avoir à livrer la bataille rangée qu’il n’est pas en état de gagner à un contre deux. Pour cela, il fait courir sur les collines une ligne de circonvallation d’une longueur qu’on dit de plusieurs lieues, jalonnée de camps et de redoutes tenus par ses cohortes.
Pompée réplique par une ligne intérieure, plus courte, également garnie de forts, qui protège son propre camp et lui garde de l’espace vers la mer. On rapporte que chacun des deux tracés compte ses ouvrages par dizaines. Le résultat est un double rempart de terre, l’un dans l’autre, où les hommes vivent au fond des fossés, sous le trait, à surveiller la moindre sortie. Jamais peut-être n’a-t-on vu, dans une guerre entre Romains, un travail de terrassement porté à cette échelle.
La difficulté de César saute aux yeux : ses lignes, pour envelopper une armée plus forte, doivent s’étirer sur un long périmètre que ses effectifs peinent à garnir partout à la fois. Là où le tracé est mince, il est vulnérable. Pompée, lui, n’a qu’à choisir son point pour peser de tout son nombre. Le blocus tient, mais il tient à bout de bras.
La mer, qui décide de tout
Le paradoxe de ce siège est que l’assiégeant souffre autant que l’assiégé, et pour la même raison : la mer. Elle est à Pompée. Ses escadres tiennent l’Adriatique, ravitaillent son camp sans obstacle et lui apportent d’Orient le blé, l’orge et le nécessaire. Retranché le dos aux flots, il ne manque de rien tant que ses navires vont et viennent.
César, lui, est pris à revers de sa propre entreprise. Il enferme Pompée, mais c’est lui qui se trouve coupé de ses réserves : l’Italie est de l’autre côté d’une mer qu’il ne maîtrise pas, et le pays alentour, déjà parcouru et pillé, ne rend plus grand-chose. Le fourrage se fait rare, et le blocus se retourne contre celui qui l’a tendu.
Marc Antoine a bien fini par forcer le passage et amener d’Italie le reste des légions, si bien que les forces de César sont maintenant réunies : c’est ce qui lui a permis de resserrer ainsi l’étreinte autour de Dyrrachium. Mais réunir l’armée n’a pas ouvert la mer. Les escadres pompéiennes tiennent toujours l’Adriatique, les convois d’Italie dépendent d’une accalmie et d’un instant d’inattention chez l’ennemi, et rien ne garantit que le ravitaillement continuera de passer. César fait la guerre le nœud d’une main, la disette de l’autre.
La disette au camp, entre fait et récit
Dans les lignes de César, on parle de faim. Les vivres manquent, le pain vient à faire défaut, et les hommes cherchent de quoi tenir dans ce que le sol veut bien donner. On rapporte que, dans un secteur, les soldats ont trouvé une racine des marais qu’ils pétrissent avec du lait et cuisent en une sorte de pain grossier, pour tromper la faim et n’avoir pas à quitter leur poste.
La tradition qui court au camp va plus loin : on assure que ces hommes, pour montrer à l’ennemi qu’on ne les affamerait pas, auraient jeté de ces pains par-dessus les lignes, du côté des Pompéiens. Nous rapportons le trait pour ce qu’il vaut — un propos de camp, de ceux qui se colportent et se grossissent, non une chose vue. Ce qui est sûr, c’est que la disette est réelle et que les soldats en font matière de bravade.
Cette faim est l’enjeu même de la campagne. Elle travaille pour Pompée, qui n’a qu’à durer. Elle presse César, qui doit ou bien forcer la décision avant qu’elle ne le brise, ou bien tenir jusqu’à ce que les convois d’Italie changent la donne. Vaincre par l’usure ou vaincre par les armes : c’est la question que chacun des deux camps résout à sa façon.
User ou forcer : deux manières de faire la guerre
Devant Dyrrachium se mesurent donc deux stratégies opposées, sans qu’aucune ait encore rien emporté. D’un côté, l’audace de César : il a osé la traversée d’hiver, il cherche le contact, il voudrait acculer Pompée à sortir de ses lignes et à se battre. De l’autre, la patience de Pompée : maître de la mer, fort du nombre et d’une cavalerie sans commune mesure, il paraît vouloir laisser la faim et le temps faire l’ouvrage à sa place, et refuse pour l’heure la bataille rangée que son adversaire lui offre.
Nul, ici, ne saurait dire laquelle des deux la campagne récompensera. Le blocus tient encore, la mer reste à l’ennemi, et l’étreinte que César a resserrée n’a pas encore fait céder Pompée. Nous rapportons ce que l’on voit des lignes et ce que l’on y raconte, sans confondre les deux.