Devant Dyrrachium, Pompée enfonce les lignes de César
Le proconsul tenait Pompée enfermé sous une longue muraille de terre. En un jour, tout a basculé : les lignes sont crevées au sud, la contre-attaque a échoué dans la confusion, et César lève le siège pour décrocher vers l’intérieur.
Ce que l’on tenait pour un étau vient de se rompre. Depuis des semaines, César enserrait le camp de Cnaeus Pompeius Magnus dans une immense ligne de retranchements, sur les hauteurs devant Dyrrachium, pour l’affamer et le clouer contre la mer. Hier, Pompée a rassemblé ses forces sur le secteur le plus vulnérable de cette muraille, au sud, là où les lignes viennent buter sur le rivage, et il l’a percée. La journée s’achève sur un revers sérieux pour le proconsul.
Au camp, on ne cherche pas à farder l’affaire. La ligne a cédé, une contre-attaque menée pour rétablir la situation a tourné à la retraite, et l’on compte les morts. César a donné l’ordre de rompre le siège. Ses colonnes s’ébranlent déjà loin de la côte, vers l’intérieur des terres. Reste la question que chacun se pose ce matin sous la tente : Pompée, qui n’a pas poursuivi hier, va-t-il se lancer aux trousses de l’armée pour l’achever, ou le laissera-t-il filer ?
Un siège mené le ventre vide
La situation, ici, était depuis longtemps paradoxale. C’est l’assiégeant qui avait faim. Maître de la mer avec sa flotte, Pompée recevait ses vivres par navires sans difficulté, tandis que les hommes de César, tenant une ligne trop longue en pays épuisé, en étaient réduits à des expédients. On raconte au camp que certains pétrissaient un pain grossier fait d’une racine sauvage broyée et mêlée de lait, faute de blé. Le proconsul misait sur le blocus : couper Pompée de ses fourrages, l’étrangler, le contraindre à sortir ou à traiter.
Le pari était hardi et l’on savait la ligne fragile. Enfermer une armée deux fois plus nombreuse derrière une muraille de terre, c’est l’étirer à l’excès : partout tenue, nulle part solide. Pompée n’avait qu’à trouver le point faible et y jeter sa masse.
La brèche du sud
Le point faible, on dit qu’il le lui a été montré. Deux officiers de la cavalerie gauloise de César, mécontents, seraient passés à Pompée en emportant la connaissance des lignes : leurs défauts, l’endroit où le double rempart, du côté de la mer, restait inachevé. C’est là que Pompée a frappé.
L’assaut fut mené sur plusieurs fronts à la fois. Tandis que des légions attaquaient de face les retranchements, d’autres troupes, débarquées par mer, prenaient les défenseurs à revers, entre les deux murailles. La cohue fut telle que la légion qui tenait ce secteur, prise des deux côtés, rompit. César et Marc Antoine accoururent avec des cohortes pour colmater, mais Pompée s’était déjà installé sur le terrain conquis, hors de l’étau.
La contre-attaque qui a mal tourné
César voulut reprendre l’avantage sur-le-champ. Il lança ses cohortes contre un camp que les Pompéiens venaient d’occuper près du rivage. L’affaire s’engagea mal : ordres mal transmis, terrain mal reconnu, unités qui se gênent. Le mouvement se défit de lui-même et se changea en retraite précipitée sous la pression de l’ennemi.
Les pertes de cette seule contre-attaque ne sont pas légères : on parle au camp de près d’un millier d’hommes tombés et d’une trentaine de centurions, sans compter les enseignes perdues, ce qui, pour une troupe, pèse plus lourd que le chiffre. Additionnées à la brèche du matin, elles font de la journée le plus rude accroc que l’armée ait connu depuis le passage de l’Adriatique.
Le mot qu’on prête au proconsul
Ce qui frappe les esprits, c’est que Pompée n’ait pas exploité son succès. La ligne crevée, l’adversaire ébranlé, il tenait peut-être l’occasion de porter un coup mortel — et il a fait halte. On rapporte que César, contemplant le champ, aurait dit à ses proches que l’ennemi aurait vaincu ce jour-là s’il avait eu à sa tête un homme qui sût vaincre. Le propos court de bouche en bouche ; on le donne pour ce qu’il est, un mot que la troupe se répète, non une parole recueillie sur l’instant.
Pourquoi cette retenue ? Les uns y voient la prudence d’un chef qui, fort de sa supériorité et de la faim de l’adversaire, ne veut rien risquer et compte laisser le temps travailler pour lui. D’autres soupçonnent qu’il a craint un piège. Nul, ici, ne connaît le fond de sa pensée.
César décroche
Le siège n’a plus de sens. Affamée et ne pouvant plus tenir la mer ni allonger encore sa ligne, l’armée de César a levé le camp et s’éloigne du littoral. On la voit prendre la route de l’intérieur, marchant vers les pays fertiles où elle pourra se refaire et se nourrir. Le proconsul, dit-on, veut d’abord soustraire ses hommes au contact et rétablir ses vivres.
C’est un repli, non une débâcle : les légions marchent en ordre et l’essentiel de l’armée est sauf. Mais l’initiative a changé de mains. Pompée, qui tenait jusqu’ici le rôle de l’assiégé, se trouve libre de ses mouvements. Suivra-t-il ? Là est désormais toute la campagne. On saura dans les jours qui viennent si le vainqueur de Dyrrachium se contente de son avantage ou s’il veut en finir.