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Devant Dyrrachium, Pompée enfonce les lignes de César

Le proconsul tenait Pompée enfermé sous une longue muraille de terre. En un jour, tout a basculé : les lignes sont crevées au sud, la contre-attaque a échoué dans la confusion, et César lève le siège pour décrocher vers l’intérieur.

La rédaction 10 Quintilis 48 av. J.-C. 6 min de lecture
Carte gravée montrant les lignes de retranchement de César et de Pompée près de Dyrrachium, camps romains, baie de Durazzo.
Walker & Boutall (graveurs), « Battles near Dyrrhachium », carte in W. W. How & H. D. Leigh, A History of Rome to the Death of Cæsar (Longmans & Co., Londres, 1896) — domaine public (Wikimedia Commons).

Ce que l’on tenait pour un étau vient de se rompre. Depuis des semaines, César enserrait le camp de Cnaeus Pompeius Magnus dans une immense ligne de retranchements, sur les hauteurs devant Dyrrachium, pour l’affamer et le clouer contre la mer. Hier, Pompée a rassemblé ses forces sur le secteur le plus vulnérable de cette muraille, au sud, là où les lignes viennent buter sur le rivage, et il l’a percée. La journée s’achève sur un revers sérieux pour le proconsul.

Au camp, on ne cherche pas à farder l’affaire. La ligne a cédé, une contre-attaque menée pour rétablir la situation a tourné à la retraite, et l’on compte les morts. César a donné l’ordre de rompre le siège. Ses colonnes s’ébranlent déjà loin de la côte, vers l’intérieur des terres. Reste la question que chacun se pose ce matin sous la tente : Pompée, qui n’a pas poursuivi hier, va-t-il se lancer aux trousses de l’armée pour l’achever, ou le laissera-t-il filer ?

Un siège mené le ventre vide

La situation, ici, était depuis longtemps paradoxale. C’est l’assiégeant qui avait faim. Maître de la mer avec sa flotte, Pompée recevait ses vivres par navires sans difficulté, tandis que les hommes de César, tenant une ligne trop longue en pays épuisé, en étaient réduits à des expédients. On raconte au camp que certains pétrissaient un pain grossier fait d’une racine sauvage broyée et mêlée de lait, faute de blé. Le proconsul misait sur le blocus : couper Pompée de ses fourrages, l’étrangler, le contraindre à sortir ou à traiter.

Le pari était hardi et l’on savait la ligne fragile. Enfermer une armée deux fois plus nombreuse derrière une muraille de terre, c’est l’étirer à l’excès : partout tenue, nulle part solide. Pompée n’avait qu’à trouver le point faible et y jeter sa masse.

La brèche du sud

Le point faible, on dit qu’il le lui a été montré. Deux officiers de la cavalerie gauloise de César, mécontents, seraient passés à Pompée en emportant la connaissance des lignes : leurs défauts, l’endroit où le double rempart, du côté de la mer, restait inachevé. C’est là que Pompée a frappé.

L’assaut fut mené sur plusieurs fronts à la fois. Tandis que des légions attaquaient de face les retranchements, d’autres troupes, débarquées par mer, prenaient les défenseurs à revers, entre les deux murailles. La cohue fut telle que la légion qui tenait ce secteur, prise des deux côtés, rompit. César et Marc Antoine accoururent avec des cohortes pour colmater, mais Pompée s’était déjà installé sur le terrain conquis, hors de l’étau.

La contre-attaque qui a mal tourné

César voulut reprendre l’avantage sur-le-champ. Il lança ses cohortes contre un camp que les Pompéiens venaient d’occuper près du rivage. L’affaire s’engagea mal : ordres mal transmis, terrain mal reconnu, unités qui se gênent. Le mouvement se défit de lui-même et se changea en retraite précipitée sous la pression de l’ennemi.

Les pertes de cette seule contre-attaque ne sont pas légères : on parle au camp de près d’un millier d’hommes tombés et d’une trentaine de centurions, sans compter les enseignes perdues, ce qui, pour une troupe, pèse plus lourd que le chiffre. Additionnées à la brèche du matin, elles font de la journée le plus rude accroc que l’armée ait connu depuis le passage de l’Adriatique.

Le mot qu’on prête au proconsul

Ce qui frappe les esprits, c’est que Pompée n’ait pas exploité son succès. La ligne crevée, l’adversaire ébranlé, il tenait peut-être l’occasion de porter un coup mortel — et il a fait halte. On rapporte que César, contemplant le champ, aurait dit à ses proches que l’ennemi aurait vaincu ce jour-là s’il avait eu à sa tête un homme qui sût vaincre. Le propos court de bouche en bouche ; on le donne pour ce qu’il est, un mot que la troupe se répète, non une parole recueillie sur l’instant.

Pourquoi cette retenue ? Les uns y voient la prudence d’un chef qui, fort de sa supériorité et de la faim de l’adversaire, ne veut rien risquer et compte laisser le temps travailler pour lui. D’autres soupçonnent qu’il a craint un piège. Nul, ici, ne connaît le fond de sa pensée.

César décroche

Le siège n’a plus de sens. Affamée et ne pouvant plus tenir la mer ni allonger encore sa ligne, l’armée de César a levé le camp et s’éloigne du littoral. On la voit prendre la route de l’intérieur, marchant vers les pays fertiles où elle pourra se refaire et se nourrir. Le proconsul, dit-on, veut d’abord soustraire ses hommes au contact et rétablir ses vivres.

C’est un repli, non une débâcle : les légions marchent en ordre et l’essentiel de l’armée est sauf. Mais l’initiative a changé de mains. Pompée, qui tenait jusqu’ici le rôle de l’assiégé, se trouve libre de ses mouvements. Suivra-t-il ? Là est désormais toute la campagne. On saura dans les jours qui viennent si le vainqueur de Dyrrachium se contente de son avantage ou s’il veut en finir.

Le contexte

César a franchi l’Adriatique au cœur de l’hiver et pris pied en Épire ; Marc Antoine l’a rejoint plus tard avec le reste des légions, après avoir forcé le passage malgré la flotte pompéienne.

Pompée le Grand a reconstitué en Grèce et en Orient une armée considérable, appuyée sur les rois clients et sur une flotte qui lui assure la maîtrise de la mer.

Dyrrachium, sur la côte de l’Adriatique, était la base et le magasin de Pompée ; c’est en cherchant à l’en couper que César s’était engagé dans cette longue guerre de retranchements.

État des informations

Cette édition s’en tient à ce qui se voit et se dit sur le théâtre des opérations au lendemain du revers. Elle sépare l’établi (la brèche, le repli) de la rumeur (les transfuges, le mot de César) et n’anticipe pas la suite de la campagne.

Ce que l’on sait

  • César assiégeait Pompée devant Dyrrachium par une ligne de retranchements, en état d’infériorité numérique et de disette, Pompée gardant la maîtrise de la mer.
  • Pompée a percé les lignes au sud, du côté du rivage ; une contre-attaque de César a échoué avec des pertes sensibles ; César a levé le siège et décroche vers l’intérieur.

Ce que l’on ignore

  • Le décompte exact des pertes des deux camps ; les chiffres qui circulent au camp sont des estimations.
  • Les intentions de Pompée : poursuivra-t-il l’armée de César pour l’achever, ou le laissera-t-il se retirer ?
  • La destination et le terme de la retraite de César.

Sources historiques utilisées

primary

Commentaires sur la guerre civile, Livre III

Jules César · -45

Récit de première main, apologétique : le siège de Dyrrachium, la disette, la brèche, la contre-attaque manquée et le repli y sont racontés par le proconsul lui-même.

primary

Vie de César

Plutarque · 110

Rapporte le revers de Dyrrachium et le mot prêté à César sur l’ennemi qui aurait vaincu s’il avait eu un chef sachant vaincre.

primary

Guerres civiles, Livre II

Appien · 160

Complète le déroulé du siège et de la percée pompéienne ; source secondaire antique recoupant César.

secondary

Bataille de Dyrrachium (48 av. J.-C.) — Wikipédia

Wikipédia · 2026

Synthèse moderne : lignes de circonvallation, transfuges gaulois, percée au sud, pertes (environ 960 hommes et une trentaine de centurions), retenue de Pompée, levée du siège vers le 10 juillet.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

La rédaction · 2026

Les formulations à chaud imitent une gazette du théâtre des opérations. Chiffres donnés en ordres de grandeur ; propos fameux traités en tradition rapportée, non en dépêche du jour ; issue de la campagne laissée ouverte.

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