Pompée le Grand, l’homme de tous les triomphes
À l’ouverture de la campagne d’Épire, le camp adverse a un nom qui résume trois générations de guerres gagnées : Cnaeus Pompeius Magnus. Portrait de celui qu’on attend en sauveur.
On l’appelle le Grand, et l’habitude est si ancienne que peu, au camp, sauraient dire depuis quand. Cnaeus Pompeius Magnus est de ces hommes dont la réputation a précédé partout la personne. Avant d’être le chef que le Sénat a chargé de défendre la République, il fut, tour à tour, le jeune général que Sylla salua d’un surnom d’Alexandre, le vainqueur de l’Espagne, le liquidateur de la révolte servile, le maître de la mer, puis celui de l’Orient. Trois fois il est monté au Capitole en triomphateur. Peu de Romains vivants peuvent en dire autant ; aucun, sans doute, avant l’âge où lui l’a fait.
À l’heure où deux armées romaines se font face de part et d’autre de l’Adriatique, il n’est pas inutile de rappeler qui est l’homme que l’on suit. Non pour préjuger de ce qui se décidera dans les plaines de Grèce, mais parce qu’au camp on ne parle que de lui, et qu’on attend de son nom ce que ce nom a toujours donné : la victoire.
Le « jeune boucher » devenu le Grand
Pompée n’a jamais suivi la lente échelle des honneurs. Il leva des légions à ses frais avant même d’avoir exercé aucune charge, se rangea derrière Sylla dans les guerres civiles, et se tailla en Sicile et en Afrique une réputation de rudesse qui lui valut, dit-on, le surnom d’adulescentulus carnifex, le tout jeune bourreau. C’est pourtant de Sylla lui-même qu’il tint son autre nom, celui qui lui est resté : Magnus, le Grand. Son premier triomphe, il le célébra sans avoir été sénateur, à un âge où d’autres briguent à peine leur première magistrature.
Cette précocité a nourri sa gloire autant qu’elle a irrité ses rivaux. On lui a reproché de cueillir les fruits mûris par d’autres, d’arriver quand la besogne est presque faite. Le fait est là malgré tout : là où on l’a envoyé, la guerre a fini par cesser.
L’Espagne, Spartacus, la mer
En Espagne, il fut opposé des années durant à Sertorius, ce chef habile qui tenait la péninsule contre Rome. La campagne fut longue et ne lui épargna pas les revers ; il en sortit néanmoins vainqueur et pacificateur des provinces occidentales. À son retour, il tomba au bon moment sur les derniers fuyards de la révolte servile de Spartacus, que Crassus venait d’écraser : de quoi partager, aux yeux du peuple, l’honneur d’avoir délivré l’Italie.
Mais c’est la mer qui fit de lui une légende. Investi par la loi d’un commandement extraordinaire sur toute la Méditerranée pour en chasser les pirates qui affamaient Rome, il balaya le fléau en une seule saison. Quelques semaines suffirent là où l’on redoutait des années. Rien, depuis, n’a autant frappé les esprits : on retint qu’à Pompée on pouvait confier l’impossible et qu’il le rendait fait.
Le vainqueur de l’Orient
De la mer, il passa aux royaumes. On lui remit la guerre contre Mithridate, le vieux roi du Pont qui tenait l’Asie en échec depuis des décennies. Pompée le poussa jusqu’à sa perte, soumit l’Arménie, entra en Syrie, s’avança jusqu’aux confins de la Judée. Il ne se contenta pas de vaincre : il redessina l’Orient romain, fondant des cités, réglant les frontières, installant ou confirmant des rois clients qui, aujourd’hui encore, lui doivent leur trône.
C’est de cet Orient qu’est née la force qu’il commande à présent. Chassé d’Italie l’an dernier, Pompée n’a eu qu’à rappeler ses obligés. Rois, cités et princes d’Asie ont envoyé hommes, navires, cavaliers et argent. Son troisième triomphe, célébré jadis, fut proclamé sur le monde entier ; l’armée qu’il a reconstituée en Grèce a le visage de ce monde-là, bigarré, immense, tourné vers lui.
Le gendre d’hier
Il faut le dire, car chacun ici y pense : l’homme d’en face ne lui fut pas toujours un ennemi. Pompée épousa Julia, la fille de César, et l’on tint longtemps ce mariage pour le nœud qui liait les deux plus puissants de Rome. On les disait très attachés l’un à l’autre. Julia est morte voici quelques années, en couches ; avec elle a disparu ce qui, du sang, unissait les deux familles.
Ceux qui ont la mémoire longue voient dans cette mort le desserrement d’un lien déjà mis à l’épreuve par la rivalité. D’autres tiennent que les hommes se seraient de toute façon dressés l’un contre l’autre, deux gloires que Rome ne pouvait plus contenir ensemble. Nul, au camp, ne prétend trancher. On constate seulement que le gendre d’hier est aujourd’hui le chef que le Sénat oppose à son ancien beau-père.
Ce qu’on attend de lui
Autour de lui se presse la fleur du Sénat : anciens consuls, grands noms, tout un parti qui se veut celui de la République légale et qui voit en Pompée son épée. Cet entourage a ses impatiences, et l’on murmure qu’il pousse le Grand à en découdre au plus vite. Lui, dit-on, se fierait davantage au temps, à la faim de l’adversaire, à la maîtrise de la mer qui lui assure le ravitaillement.
Il n’est plus le jeune homme pressé de ses premiers triomphes. On lui prête la prudence de l’âge et le poids d’une responsabilité qu’aucun autre ne partage : sur ses décisions repose, croit-on, le sort de la cause. De tout cela, une chose reste sûre au camp : quand Pompée le Grand a été mis à une tâche, la tâche s’est accomplie. C’est cette certitude, plus que tout calcul, que ses partisans emportent avec eux dans les plaines de Grèce.