Metellus Scipion, deux grands noms et les légions d’Orient
Il porte le sang des vainqueurs de Carthage et le nom des Metellus, il est le beau-père de Pompée, il fut son collègue au consulat. Il arrive de Syrie avec des légions qui matérialisent la supériorité dont on se targue ici. Portrait.
On l’attendait ; il est là. Quintus Caecilius Metellus Scipion a rejoint le gros de l’armée de Pompée, quelque part vers Larissa, avec les légions qu’il ramène de Syrie. Son arrivée n’est pas un renfort parmi d’autres : elle donne un corps à ce que l’on répète de camp en camp depuis des semaines, à savoir que le nombre est de notre côté. Tant que ces légions marchaient encore par les routes de Macédoine, la supériorité n’était qu’un chiffre annoncé ; elle campe désormais sous nos yeux.
L’homme qui les commande n’est pas un inconnu. Il porte deux des plus grands noms de Rome, il est le beau-père du chef, il fut consul avec lui voici quatre ans. Le comprendre, c’est comprendre une part de ce camp : ce qu’un nom pèse encore dans une guerre entre Romains, et pourquoi les hommes qui entourent Pompée se croient déjà si sûrs de l’issue.
Deux gentes, le sang de l’Africain et le nom des Metellus
Scipion est né Cornelius Scipio Nasica, patricien de cette branche des Cornelii Scipiones qui a donné à Rome ses plus fameux capitaines. Il descend de Scipion l’Africain, le vainqueur d’Hannibal à Zama ; on compte aussi parmi les siens Scipion Émilien, qui rasa Carthage. C’est dire qu’il porte, au sens le plus littéral, le sang des hommes qui firent de Rome la maîtresse de la Méditerranée. Il n’en laisse rien ignorer : dans l’atrium de sa maison s’alignent les masques de ces aïeux, dont on récite les hauts faits à qui vient s’y présenter.
À ce premier lignage un testament en a joint un second. Adopté par Quintus Caecilius Metellus Pius, l’ancien consul et grand pontife, il a pris le nom qu’on lui donne aujourd’hui : Quintus Caecilius Metellus Scipion. Il entre par là dans la maison des Metellus, celle du Macédonique, du Numidique, de ce Metellus Pius qui fut son père adoptif. Deux gentes parmi les plus illustres se rejoignent ainsi en un seul homme. On l’appelle tantôt Scipion, tantôt Metellus Scipion ; les deux noms disent la même chose, un prestige que peu de vivants peuvent égaler.
Le second beau-père de Pompée
Une alliance de famille l’a lié plus étroitement encore au chef de ce camp. Sa fille Cornelia, veuve du jeune Publius Crassus tombé chez les Parthes voici cinq ans, épousa Pompée voici quatre ans. Par ce mariage, Scipion est devenu le beau-père de Pompée. On note, au camp, la singularité de la chose : la première femme de Pompée fut Julia, la fille de César ; sa mort, il y a six ans, avait dénoué le seul lien de sang entre les deux hommes. Là où César fut beau-père, Scipion l’est à son tour — et cette fois du côté du Sénat.
Le lien n’est pas seulement d’honneur. On rapporte que, peu après être entré dans la parenté de Pompée, Scipion fut poursuivi pour brigue par un certain Gaius Memmius, et que la pression de son gendre fit abandonner l’accusation. L’anecdote court ici sans qu’on en garantisse la lettre ; elle dit du moins ce que chacun sait, que le gendre a de longue date protégé le beau-père, et que la fortune de l’un ne va pas sans l’appui de l’autre.
Consul en 52, aux côtés de son gendre
Il y a quatre ans, dans une Rome livrée aux violences des bandes et privée d’élections régulières, Pompée fut fait consul seul pour rétablir l’ordre. Ce n’est qu’ensuite qu’il s’adjoignit un collègue pour les derniers mois de l’année : ce collègue fut Scipion. Beaucoup, à Rome, virent dans cette élévation moins le mérite de l’homme que l’influence de son gendre, qui voulait à ses côtés un nom sûr et une maison alliée. Consul avec Pompée, allié à Pompée par le sang de leurs enfants : le lien est aussi serré qu’un lien romain peut l’être.
De ce consulat on garde le souvenir d’un magistrat ferme dans le camp du Sénat, résolu contre César. C’est lui, l’an dernier, qui fit voter par les pères l’ultimatum sommant César de licencier ses armées — la motion qui, refusée de l’autre côté, ouvrit la guerre où nous sommes. Scipion n’est pas un allié tiède : il est de ceux qui ont voulu l’épreuve.
Les légions de Syrie
Depuis l’an dernier, Scipion gouvernait la Syrie comme proconsul. Il y a levé des troupes, des vaisseaux, de l’argent. Les gens de César, hostiles, parlent d’exactions et de taxes multipliées, pesant sur les cités et les temples d’Asie ; lui présente ces levées comme l’effort d’un magistrat pourvoyant à la guerre. Nul ici n’a vu de ses yeux comment l’argent fut tiré des provinces, et les deux versions courent côte à côte. Ce qui est certain, c’est qu’il en ramène ce qui compte pour la plaine : des légions, deux à ce que l’on dit, arrachées à l’Orient et conduites jusqu’en Thessalie.
De la valeur de ces hommes on discute à voix basse. Des légions d’Orient, entend-on, sont réputées moins aguerries que celles qui ont fait dix ans la guerre des Gaules ; d’autres répondent que le nombre l’emporte et qu’une armée grossie de tant de bras finit par accabler la plus dure des troupes adverses. Rien ne permet aujourd’hui de trancher entre ces avis. Ce qui est acquis, c’est que la jonction s’est faite sans combat, que Pompée a manœuvré vers la Thessalie en partie pour la couvrir, et qu’elle est aujourd’hui accomplie.
Scipion aime aussi rappeler qu’il fut acclamé imperator par ses soldats, pour des opérations menées dans les monts Amanus, à la frontière de sa province. Les gens de César raillent ce titre et cette campagne, qu’ils jugent maigres ; ses proches y voient la marque d’un chef que ses hommes ont voulu honorer. C’est une revendication qu’il porte et que l’adversaire conteste, chacun à sa manière.
Un faucon du conseil
Au conseil de guerre de Pompée, Scipion tient l’un des premiers rangs, avec Domitius Ahenobarbus et Lentulus Spinther. Il est de ceux qui pressent d’en découdre, qui reprochent à Pompée de traîner la campagne et jugent le moment venu de forcer la décision en bataille rangée. Le récent avantage remporté devant Dyrrachium a nourri cette assurance, au point qu’elle se donne parfois libre cours.
On rapporte des scènes de ce conseil où l’on se croirait au lendemain d’une victoire déjà gagnée. Domitius, dit-on, appelle Pompée « Agamemnon » et « roi des rois » ; Favonius ironise sur la longueur de la guerre en demandant si l’on mangera « cette année encore » les figues de Tusculum ; et l’on assure que les chefs — Spinther, Domitius, Scipion — se disputent d’avance les charges de l’ennemi, jusqu’au grand pontificat qu’occupe César. Ces propos courent de bouche en bouche ; on ne garantit pas la lettre de chacun. Ils disent tous la même humeur : au camp de Pompée, beaucoup tiennent la victoire pour acquise.
Reste, sous l’assurance des grands, la figure d’un homme qui incarne mieux qu’aucun autre ce que ce camp met en avant. Deux noms qui valent trois siècles de gloire romaine, une alliance qui le soude au chef, des légions ramenées du bout de l’Orient. Ce que Scipion apporte à Pompée n’est pas seulement du nombre : c’est le prestige d’un nom que l’on croit destiné à vaincre.