Marc Antoine, le lieutenant qui a forcé la mer
Tribun bafoué au Sénat l’an dernier, Marcus Antonius a franchi l’Adriatique avec le reste des légions malgré la flotte de Pompée. Au camp, on le donne pour l’un des bras droits de César.
On le croise à cheval le long des lignes, la voix haute, familier des soldats jusqu’à la rudesse. Marcus Antonius n’a pas quarante ans et il tient déjà, dans l’entourage de César, une place que beaucoup lui envient. Le proconsul lui a confié le reste de ses légions, restées en Italie ; il les a amenées jusqu’ici en trompant la flotte pompéienne, quand tout le monde le disait bloqué à Brindes. Depuis, son nom court dans le camp.
Nous rassemblons ce qui se dit et ce qui se sait d’un homme dont la fortune, encore récente, tient tout entière à la faveur de César et à la guerre qui se joue en Épire.
Un nom, des dettes et la Gaule
Antonius appartient à une vieille maison plébéienne. Son grand-père, l’orateur Marcus Antonius, comptait parmi les voix les plus écoutées du Sénat au temps de nos pères. Sa mère, Julia, tient aux Julii ; c’est par elle qu’il approche de la parenté de César, ce qui n’est pas rien dans la carrière d’un jeune Romain.
Sa jeunesse, on ne la lui ménage guère au forum. On lui prête des fréquentations agitées, celles de Curion et de Clodius, un goût coûteux du faste et des dettes qui ont fait jaser. Il est allé, dit-on, étudier la parole et la philosophie à Athènes, comme il sied à qui veut plaider et commander.
C’est en Orient qu’il s’est fait la main sur les armes, sous Gabinius, dans la cavalerie ; on cite sa conduite lors du rétablissement du roi d’Égypte sur son trône. Puis vinrent les années de Gaule, aux côtés de César : questeur, il y a gagné l’expérience des grandes campagnes et la confiance d’un chef qui distingue vite ceux qui servent bien.
Le tribun dont on a bafoué le veto
On ne l’a pas oublié à Rome : l’an dernier, Antonius était tribun de la plèbe, revêtu de la sacro-sainteté qui protège ceux qui parlent au nom du peuple. Augure aussi, choisi peu avant. À ce titre, il a opposé son veto aux mesures que le Sénat pressait contre César.
Ce veto, on l’a écarté de force. Antonius et son collègue Quintus Cassius ont dû quitter la Curie et fuir la Ville, dit-on déguisés, pour rejoindre César. Le proconsul en a fait l’un des motifs affichés de sa marche : la personne des tribuns violée, les droits du peuple foulés. Sur ce point, les partisans de Pompée répondent que c’est là prétexte, non cause. Chacun jugera ; nous rapportons les deux versions.
Pendant que César courait à l’Espagne, c’est à Antonius, entre autres, qu’a été laissé le soin de l’Italie et de Rome. Servir aux avant-postes, puis garder les arrières : le proconsul lui a confié tour à tour l’un et l’autre.
Celui qui a « forcé la mer »
Le fait qui fait sa réputation présente est tout frais. César avait passé l’Adriatique au cœur de l’hiver avec une partie de ses forces, laissant l’autre à Brindes. La mer, elle, appartenait à Pompée : ses escadres tenaient le détroit, guettaient chaque voile, brûlaient les transports isolés. Longtemps le reste de l’armée n’a pu bouger, et l’on redoutait au camp que César ne restât en Épire à demi désarmé.
Antonius a fini par embarquer et par passer, profitant du vent, échappant aux navires ennemis avant d’aborder plus au nord que prévu. La jonction s’est faite du côté de Lissus. On ne saurait dire ce qu’il y eut d’audace et ce qu’il y eut de fortune dans ce coup de main ; le résultat, lui, est là : les légions manquantes ont rejoint, et le rapport des forces terrestres s’en est trouvé changé.
Depuis Dyrrachium, où César a essuyé le revers que l’on sait, Antonius est de ceux sur qui le proconsul s’appuie pour la suite. On le dit destiné à tenir une aile le jour où l’on en viendrait à la bataille rangée. Rien n’est arrêté, et nul au camp ne sait si Pompée acceptera le choc ou continuera de temporiser.
Un homme que l’on suit
Les soldats l’aiment. Il partage la fatigue, la table grossière, la plaisanterie de corps de garde ; sa haute taille et sa force lui valent, chez les Grecs du pays, la comparaison flatteuse avec les images d’Hercule. Ses détracteurs y ajoutent le goût du vin et de la dépense, et rappellent qu’un tel homme se ruine aussi vite qu’il commande.
Ce que l’on retient au camp, c’est un lieutenant de trente-cinq ans environ, monté vite, tenu par la faveur d’un seul et par la fortune des armes. Reste à savoir ce qu’il vaudra au jour où l’on en découdra.