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Titus Labienus, le bras droit qui a changé de camp

Il fut, dix ans durant, le meilleur lieutenant de César en Gaule. Il commande aujourd’hui la cavalerie de Pompée. Portrait de la défection la plus lourde de cette guerre entre Romains.

La rédaction 26 Quintilis 48 av. J.-C. 6 min de lecture

Dans le camp de Pompée, un homme attire les regards des soldats venus de Gaule : Titus Labienus, celui qui, hier encore, les commandait au nom de César. Nul transfuge n’aura autant pesé dans cette guerre. On change de camp, en ces mois troublés, par prudence, par crainte ou par calcul ; Labienus, lui, a quitté le chef auquel son nom paraissait soudé, au sommet de la fortune de ce chef, pour rejoindre l’adversaire. Sa présence à la tête des escadrons pompéiens est, à elle seule, un événement.

Le comprendre, c’est mesurer ce que cette guerre fait aux fidélités romaines. On croyait les liens de la guerre des Gaules indéfectibles. Ils ne l’étaient pas. À quoi doit-on la loyauté d’un Romain : à l’homme qui l’a fait grand, ou à la République et aux gens de sa terre ? Labienus a tranché, et son choix trouble jusque dans le camp qu’il a rallié.

De Cingulum au tribunat : un homme du Picénum

Labienus est né voici près d’un demi-siècle dans le Picénum, cette contrée de l’Adriatique dont on dit qu’elle a fait à Cingulum la ville qu’il a lui-même embellie et agrandie à ses frais. Or le Picénum est aussi le pays des Pompée : c’est là que le père de Pompée le Grand tenait sa clientèle et ses terres, et c’est de là que Pompée tire depuis toujours des hommes et des fidélités. On n’oublie pas, au camp, que Labienus et Pompée sont enfants de la même terre.

Sa carrière, pourtant, l’a d’abord porté du côté des amis de César. Tribun de la plèbe voici une quinzaine d’années, il s’est fait connaître par des mesures qui servaient le parti populaire : une accusation retentissante contre le vieux Rabirius, et surtout une loi rendant au peuple l’élection du grand pontife — cette loi même qui ouvrit à César le souverain pontificat. Aux yeux de beaucoup, dès ce moment, l’homme du Picénum était devenu l’homme de César.

Dix ans de Gaule : le premier des légats

Vint la Gaule. Pendant que César soumettait les peuples au-delà des Alpes, Labienus fut, année après année, son lieutenant le plus sûr. Dans les Commentaires que César a fait connaître à Rome, c’est le seul légat cité par son nom avec constance : signe qu’on lui confiait ce qu’on ne confiait à personne d’autre. Lorsque le proconsul s’absentait, c’est à Labienus qu’il laissait l’armée et la province.

Ses faits d’armes ont couru jusqu’à Rome. On lui prête la victoire sur les Trévires et la mort de leur chef Indutiomaros, l’expédition contre Lutèce chez les Parisii, la déroute des Gaulois soulevés autour de leur meneur l’année du grand embrasement. Cavalier habile, meneur d’hommes rude, il passait pour le bras qui frappait quand la tête décidait. Beaucoup, à Rome, l’ont cru le second de César sans retour possible.

La rupture : quitter César au faîte de sa fortune

Il n’en fut rien. Lorsque, l’an dernier, César passa en armes vers l’Italie et que le Sénat rangé derrière Pompée refusa de plier, Labienus ne suivit pas son ancien chef. On rapporte qu’il quitta son poste en Gaule cisalpine et gagna le camp de Pompée dès les premières semaines, emmenant avec lui, dit-on, plusieurs milliers de cavaliers gaulois et germains formés à la guerre sous César même. Le maître de la cavalerie de César passait ainsi, avec sa cavalerie, du côté d’en face.

Sur les raisons, on ne peut que rapporter ce qui se dit, car nul n’a le cœur d’un homme. Les uns invoquent le Picénum et les liens anciens avec la maison de Pompée ; d’autres, un attachement à la cause du Sénat et à la légalité que Pompée prétend défendre ; d’autres encore, une brouille, une ambition déçue, l’orgueil d’un homme qui ne voulut pas rester le second d’un maître devenu presque roi. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a pas fui un vaincu : il a quitté César quand César tenait la fortune, et ce choix-là ne s’explique pas par la seule peur.

Au camp de Pompée : l’homme qui connaît l’ennemi

Pompée l’a accueilli comme une prise de guerre et lui a confié le commandement de sa cavalerie, la plus nombreuse des deux armées et de loin. Aucun autre chef pompéien ne connaît aussi bien les légions d’en face : leurs habitudes, leurs signaux, la manière dont César range ses lignes et lance ses réserves. Cette science, dans la plaine où l’on attend le choc, vaut des cohortes.

On dit aussi que Labienus est de ceux qui, au conseil, poussent à en découdre plutôt qu’à temporiser. Après le récent revers infligé à César devant Dyrrachium, il aurait juré à Pompée que les légions ennemies ne sont plus celles qui triomphèrent en Gaule, qu’elles sont usées, réduites, et qu’on peut les briser en bataille rangée. De tels propos, rapportés de bouche en bouche, on ne sait la part exacte ; mais ils disent l’assurance qui règne dans ce camp.

Reste, sous l’assurance, un malaise que nul n’avoue tout haut. Dans les deux armées, on se bat entre Romains, et l’on se connaît. Labienus incarne cette déchirure jusqu’au vertige : il commandera contre les hommes qu’il a menés à la victoire, contre le chef qui fit sa grandeur. Ce que sa défection révèle vaut au-delà de sa personne — en cette guerre, aucune fidélité n’est tenue pour acquise, et le camp d’un homme n’est plus dicté par son passé.

Le contexte

Titus Labienus servit comme légat de César durant toute la guerre des Gaules et fut, dans les Commentaires, le seul lieutenant régulièrement nommé.

Originaire du Picénum, région de clientèle traditionnelle de la maison de Pompée, il avait pourtant appuyé, comme tribun de la plèbe, des mesures favorables au parti de César.

Au début de la guerre civile, il abandonna César pour rejoindre Pompée, qui lui donna le commandement de sa cavalerie.

État des informations

Ce portrait s’en tient à ce qui est connaissable au camp à cette date : le parcours passé de Labienus et son rôle présent. Il ne préjuge en rien de l’issue de la campagne qui s’engage en Thessalie.

Ce que l’on sait

  • Labienus a été le principal légat de César pendant la guerre des Gaules, avec plusieurs victoires à son actif (Trévires, région de Lutèce, soulèvement gaulois).
  • Il est passé du côté de Pompée au début de la guerre civile et commande aujourd’hui la cavalerie pompéienne.
  • Il est originaire du Picénum, terre où la maison de Pompée entretient de longue date sa clientèle.

Ce que l’on ignore

  • Les motifs exacts de sa défection (liens avec le Picénum, fidélité au Sénat, brouille ou ambition) restent objet de conjectures ; nul n’en a la certitude.
  • Le nombre précis de cavaliers qu’il aurait amenés en ralliant Pompée varie selon ce qu’on rapporte.

Sources historiques utilisées

primary

Commentaires sur la Guerre des Gaules

Jules César · -51

Labienus y est le légat le plus souvent nommé ; source des campagnes gauloises (Trévires, Lutèce, soulèvement de la Gaule).

primary

La Guerre civile, Livre III

Jules César · -45

Présence de Labienus au camp de Pompée et à la tête de la cavalerie ; récit apologétique de la partie césarienne.

secondary

Titus Labienus — Wikipédia

Contributeurs de Wikipédia · 2026

Origine picénienne (Cingulum), tribunat de 63 (Rabirius, loi sur le grand pontife), légation en Gaule, défection de 49 et commandement de la cavalerie pompéienne.

secondary

Bataille de Pharsale — Wikipédia

Contributeurs de Wikipédia · 2026

Rôle de Labienus dans la cavalerie pompéienne et supériorité numérique de la cavalerie de Pompée.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

La rédaction · 2026

Les formulations à chaud imitent la plume d’un chroniqueur embarqué au camp ; les motifs de la défection sont donnés comme conjectures d’époque, non comme faits établis.

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