Titus Labienus, le bras droit qui a changé de camp
Il fut, dix ans durant, le meilleur lieutenant de César en Gaule. Il commande aujourd’hui la cavalerie de Pompée. Portrait de la défection la plus lourde de cette guerre entre Romains.
Dans le camp de Pompée, un homme attire les regards des soldats venus de Gaule : Titus Labienus, celui qui, hier encore, les commandait au nom de César. Nul transfuge n’aura autant pesé dans cette guerre. On change de camp, en ces mois troublés, par prudence, par crainte ou par calcul ; Labienus, lui, a quitté le chef auquel son nom paraissait soudé, au sommet de la fortune de ce chef, pour rejoindre l’adversaire. Sa présence à la tête des escadrons pompéiens est, à elle seule, un événement.
Le comprendre, c’est mesurer ce que cette guerre fait aux fidélités romaines. On croyait les liens de la guerre des Gaules indéfectibles. Ils ne l’étaient pas. À quoi doit-on la loyauté d’un Romain : à l’homme qui l’a fait grand, ou à la République et aux gens de sa terre ? Labienus a tranché, et son choix trouble jusque dans le camp qu’il a rallié.
De Cingulum au tribunat : un homme du Picénum
Labienus est né voici près d’un demi-siècle dans le Picénum, cette contrée de l’Adriatique dont on dit qu’elle a fait à Cingulum la ville qu’il a lui-même embellie et agrandie à ses frais. Or le Picénum est aussi le pays des Pompée : c’est là que le père de Pompée le Grand tenait sa clientèle et ses terres, et c’est de là que Pompée tire depuis toujours des hommes et des fidélités. On n’oublie pas, au camp, que Labienus et Pompée sont enfants de la même terre.
Sa carrière, pourtant, l’a d’abord porté du côté des amis de César. Tribun de la plèbe voici une quinzaine d’années, il s’est fait connaître par des mesures qui servaient le parti populaire : une accusation retentissante contre le vieux Rabirius, et surtout une loi rendant au peuple l’élection du grand pontife — cette loi même qui ouvrit à César le souverain pontificat. Aux yeux de beaucoup, dès ce moment, l’homme du Picénum était devenu l’homme de César.
Dix ans de Gaule : le premier des légats
Vint la Gaule. Pendant que César soumettait les peuples au-delà des Alpes, Labienus fut, année après année, son lieutenant le plus sûr. Dans les Commentaires que César a fait connaître à Rome, c’est le seul légat cité par son nom avec constance : signe qu’on lui confiait ce qu’on ne confiait à personne d’autre. Lorsque le proconsul s’absentait, c’est à Labienus qu’il laissait l’armée et la province.
Ses faits d’armes ont couru jusqu’à Rome. On lui prête la victoire sur les Trévires et la mort de leur chef Indutiomaros, l’expédition contre Lutèce chez les Parisii, la déroute des Gaulois soulevés autour de leur meneur l’année du grand embrasement. Cavalier habile, meneur d’hommes rude, il passait pour le bras qui frappait quand la tête décidait. Beaucoup, à Rome, l’ont cru le second de César sans retour possible.
La rupture : quitter César au faîte de sa fortune
Il n’en fut rien. Lorsque, l’an dernier, César passa en armes vers l’Italie et que le Sénat rangé derrière Pompée refusa de plier, Labienus ne suivit pas son ancien chef. On rapporte qu’il quitta son poste en Gaule cisalpine et gagna le camp de Pompée dès les premières semaines, emmenant avec lui, dit-on, plusieurs milliers de cavaliers gaulois et germains formés à la guerre sous César même. Le maître de la cavalerie de César passait ainsi, avec sa cavalerie, du côté d’en face.
Sur les raisons, on ne peut que rapporter ce qui se dit, car nul n’a le cœur d’un homme. Les uns invoquent le Picénum et les liens anciens avec la maison de Pompée ; d’autres, un attachement à la cause du Sénat et à la légalité que Pompée prétend défendre ; d’autres encore, une brouille, une ambition déçue, l’orgueil d’un homme qui ne voulut pas rester le second d’un maître devenu presque roi. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a pas fui un vaincu : il a quitté César quand César tenait la fortune, et ce choix-là ne s’explique pas par la seule peur.
Au camp de Pompée : l’homme qui connaît l’ennemi
Pompée l’a accueilli comme une prise de guerre et lui a confié le commandement de sa cavalerie, la plus nombreuse des deux armées et de loin. Aucun autre chef pompéien ne connaît aussi bien les légions d’en face : leurs habitudes, leurs signaux, la manière dont César range ses lignes et lance ses réserves. Cette science, dans la plaine où l’on attend le choc, vaut des cohortes.
On dit aussi que Labienus est de ceux qui, au conseil, poussent à en découdre plutôt qu’à temporiser. Après le récent revers infligé à César devant Dyrrachium, il aurait juré à Pompée que les légions ennemies ne sont plus celles qui triomphèrent en Gaule, qu’elles sont usées, réduites, et qu’on peut les briser en bataille rangée. De tels propos, rapportés de bouche en bouche, on ne sait la part exacte ; mais ils disent l’assurance qui règne dans ce camp.
Reste, sous l’assurance, un malaise que nul n’avoue tout haut. Dans les deux armées, on se bat entre Romains, et l’on se connaît. Labienus incarne cette déchirure jusqu’au vertige : il commandera contre les hommes qu’il a menés à la victoire, contre le chef qui fit sa grandeur. Ce que sa défection révèle vaut au-delà de sa personne — en cette guerre, aucune fidélité n’est tenue pour acquise, et le camp d’un homme n’est plus dicté par son passé.