Domitius Ahenobarbus, l’intraitable qui réclame la bataille
César l’avait pris dans Corfinium, puis relâché sans rançon et lui avait même rendu son argent. À peine libre, il reprenait les armes. Aujourd’hui, dans l’entourage du Grand, nul ne presse plus fort que lui pour ranger enfin les légions et en finir. Portrait d’un sénateur que rien n’a fléchi.
Il y a, dans le conseil de Pompée, une voix qu’on n’entend jamais plaider pour l’attente : celle de Lucius Domitius Ahenobarbus. Depuis que César a décroché de Dyrrachium et se retire vers la Thessalie, ce sénateur presse le Grand de le rejoindre et d’en découdre, et il le presse plus haut que tout autre. Peu d’hommes, au camp, ont autant de titres à parler de César : peu l’ont autant combattu, et un seul a été pris par lui, relâché par lui, et l’a aussitôt combattu de nouveau. Cet homme-là, c’est lui.
On ne comprend son acharnement qu’en remontant à son nom et à sa maison. Domitius n’est pas de ces ralliés que la guerre a poussés dans un camp ; il est de ceux qui tenaient déjà tête à César quand César n’était encore qu’un consul redouté. Ancien consul lui-même, l’un des chefs reconnus du parti qui se veut celui de la République légale, il apporte à la cause de Pompée une hostilité plus vieille que la guerre. Le rappeler, c’est éclairer d’où vient l’impatience qui règne aujourd’hui sous les tentes.
La gens Domitia et la « barbe d’airain »
Les Domitii Ahenobarbi comptent parmi les plus vieilles et les plus riches maisons de Rome. Leur surnom même, Ahenobarbus, dit « barbe d’airain », se transmet de père en fils depuis un temps que nul ne sait plus dater. La famille en donne l’origine par une légende qu’elle répète volontiers : un lointain aïeul aurait croisé, sur une route du Latium, deux jeunes cavaliers de stature divine venus annoncer une victoire romaine ; pour la garantir, ils lui auraient caressé les joues, et sa barbe, jusque-là noire, en serait ressortie couleur de bronze. On tient ces cavaliers pour les Dioscures. Depuis, dit-on, la maison porte au menton la marque de cette faveur.
Au-delà de la légende, la maison est de celles dont la fortune se compte en domaines. Domitius passe pour l’un des plus grands propriétaires terriens de la cité, maître de vastes latifundia et d’une foule de fermiers, d’affranchis et d’esclaves qui, on le verra, lui ont déjà servi à faire la guerre. Ses alliances valent sa fortune : il a épousé Porcia, la sœur de Marcus Caton d’Utique, cette conscience intraitable du parti sénatorial, et il est ainsi le beau-frère de l’homme qui incarne le refus de tout accommodement avec César. Son fils, le jeune Cnaeus, sert à ses côtés dans ce même camp.
Un cursus d’optimate intransigeant
Domitius a parcouru la carrière des honneurs comme un homme de son rang : la questure, l’édilité, la préture, puis, voici six ans, le consulat, qu’il exerça avec Appius Claudius Pulcher. À chaque degré, il s’est rangé du côté des optimates, ce parti des grandes familles attaché à l’autorité du Sénat, et il en est devenu l’un des chefs les plus écoutés. On ne lui connaît pas de complaisance pour les ambitions extraordinaires : ni celles de César, ni, à l’occasion, celles de Pompée lui-même.
Car sa route et celle du Grand se sont déjà heurtées. Domitius briguait le consulat pour l’année qui précéda sa magistrature ; Pompée et Crassus, alors ligués, lui barrèrent le chemin par la brigue et par la force pour se faire élire à sa place, et l’on n’a pas oublié, au camp, cette vieille rancune. C’est pourtant contre César que sa haine s’est fixée. Dès avant la guerre, le Sénat l’avait désigné pour succéder à César au gouvernement de la Gaule et lui retirer ses légions : autant dire qu’il était, aux yeux de César, l’homme envoyé pour le dépouiller. La guerre venue, il n’a pas eu à choisir son camp ; il y était déjà.
Corfinium : pris, relâché, revenu
C’est au tout début de la guerre, l’an passé, que se noue l’épisode dont tout le camp parle encore. Tandis que Pompée évacuait l’Italie, Domitius voulut, lui, tenir tête. Il s’enferma dans Corfinium, place des Marses, avec une trentaine de cohortes, comptant sur un secours que Pompée, résolu à gagner la mer, ne lui envoya jamais. Assiégé par César, abandonné par le chef sur lequel il comptait, trahi par ses propres soldats qui ne voulaient plus se battre, il dut se rendre.
La suite est ce qui frappe. César, tenant à sa merci un adversaire déclaré, ne le fit ni tuer ni jeter aux fers : il le relâcha sain et sauf, avec les siens, et lui fit même rendre les quelque six millions de sesterces que Domitius avait apportés dans la ville pour la solde. Cette clémence, César l’a voulue éclatante, et il en tire aujourd’hui argument partout où il passe : voyez, dit-il en substance, comme je traite ceux qui tombent entre mes mains.
Domitius, lui, n’a rien voulu devoir à cette grâce. À peine libre, il reprit les armes. De ses terres, il tira ses colons, ses affranchis et ses esclaves, arma à ses frais une escadre de sept navires et gagna Massilia, dont il prit en main la défense contre les lieutenants de César. La ville a fini par tomber, à l’automne dernier ; Domitius, lui, a forcé le blocus par mer et rejoint Pompée. Ainsi l’homme que la clémence de César avait épargné est-il redevenu, en quelques mois, l’un de ses ennemis les plus acharnés. On peut discuter s’il fut habile ; on ne peut nier qu’il fut constant.
Au camp, le plus pressant à réclamer la bataille
Depuis que l’armée s’est portée en Thessalie, Domitius est de ceux qui poussent le plus fort à livrer bataille. Il n’est pas seul : autour de lui se tient tout un noyau de grands noms — Metellus Scipion, le beau-père de Pompée, le farouche Favonius, Lentulus Spinther et d’autres consulaires — qui jugent l’attente indigne des Pères conscrits réduits à camper loin de Rome. Fort du nombre et de la cavalerie, ce cercle tient la victoire pour à peu près acquise et ne comprend pas qu’on la fasse attendre.
On assure même que, dans ce cercle, on se partage déjà les dépouilles avant la bataille. Le bruit court que plusieurs se disputent par avance les charges et les biens de leurs adversaires, et jusqu’au souverain pontificat que détient César, comme s’il était déjà vacant et bon à distribuer. De telles brigues, menées sous la tente entre gens sûrs de vaincre, disent l’assurance qui règne ici plus qu’aucun discours. Domitius y tient son rang, avec l’autorité d’un ancien consul et d’un homme qui, plus que tout autre, a des comptes personnels à régler.
Ce qu’on lui prête
Sur cet homme entier courent, au camp, des mots qu’on répète à voix basse et qu’il faut donner pour ce qu’ils sont : des propos de tente, non des paroles recueillies. On lui prête, comme à d’autres de ce cercle, de railler la lenteur de Pompée et jusqu’à sa position même : il l’appellerait « Agamemnon » et « roi des rois », du nom du chef qui, dans les récits anciens, commandait à tous les rois de Grèce — façon de moquer un général qui traîne derrière lui une cour de princes clients et prend goût, dit-on, à commander sans combattre.
On lui prête encore le mépris des tièdes. Cicéron, venu au camp sans entrain et prompt à décocher ses traits d’esprit, y passe pour un pusillanime aux yeux des plus ardents, et Domitius serait de ceux qui le tiennent en piètre estime. Le mot le plus dur contre les hésitants, on l’attribue pourtant à Favonius plutôt qu’à lui : à ceux qui rêvaient tout haut de leurs jardins d’Italie, il aurait lancé qu’ils feraient mieux de se demander s’ils mangeraient, cette année, les figues de Tusculum. Ces piques, vraies ou brodées, peignent un camp où l’on se croit déjà rentré chez soi, et où réclamer la bataille passe pour la seule attitude d’un Romain de cœur. Domitius, sur ce point, ne laisse à personne le soin de parler plus haut que lui.