Caius Julius César, le proconsul qui a tout misé sur la vitesse
Le camp d’en face porte le nom de Pompée ; celui-ci porte le sien. Vainqueur des Gaules, homme du Rubicon, il a franchi l’Adriatique en plein hiver pour venir chercher la décision — et se retrouve aujourd’hui, devant Dyrrachium, coupé de la mer et pressé par la faim. Portrait du proconsul qui a toujours pris ses adversaires de vitesse.
Si l’on devait ramener l’homme à un seul mot, ce serait la vitesse. Là où d’autres pèsent, comptent et attendent, Caius Julius César marche. On l’a vu tomber sur ses adversaires avant qu’ils ne le crussent en route, franchir en une saison des distances qu’on jugeait l’affaire d’une année, décider quand les autres délibèrent encore. C’est cette célérité, plus que tout, qui a fait sa réputation ; c’est elle qu’il a portée cet hiver de l’autre côté de l’Adriatique, et c’est elle que l’on regarde aujourd’hui buter, devant Dyrrachium, sur un obstacle qu’aucune marche forcée ne réduit : la faim.
L’homme a environ cinquante-deux ans — il est né voici un demi-siècle, on ne s’accorde pas à l’année près. Il est de la gens Iulia, une vieille famille patricienne qui fait remonter son sang jusqu’à Vénus par Énée : la prétention est affichée haut, elle vaut ce que valent ces généalogies que les grandes maisons de Rome se donnent. Sur le théâtre des opérations, il commande comme proconsul, à la tête des légions qu’il a menées huit ans durant au-delà des Alpes.
Le vainqueur des Gaules
C’est en Gaule que s’est faite sa gloire. Huit années durant, de son premier passage des Alpes jusqu’à la pacification des dernières révoltes, il a soumis à Rome des peuples qu’on connaissait à peine, poussé jusqu’au Rhin et par-delà la mer chez les Bretons, et rapporté de ces campagnes une renommée de général que rien n’arrêtait. On a retenu de lui des marches d’une rapidité déconcertante : il paraissait là où on l’attendait le moins, tombait sur l’ennemi avant qu’il eût rassemblé ses forces, et gagnait autant par la surprise que par le fer.
Le point culminant en fut le grand soulèvement des Gaulois coalisés sous Vercingétorix. César enferma le chef arverne dans la place d’Alésia, la ceintura d’une double ligne de retranchements, et tint bon contre l’armée de secours accourue au-dehors. Vercingétorix se rendit ; la Gaule cessa de résister. De cette guerre, César tira une armée aguerrie, dévouée, et l’habitude de vaincre — trois choses qu’il a emmenées avec lui en Italie.
Le pas du Rubicon
L’hiver du début de l’an passé le trouva à la frontière de sa province, sommé par le Sénat de licencier ses légions. Il refusa, et fit passer à ses hommes le petit fleuve du Rubicon, qui borne au sud le gouvernement des Gaules : franchir ce cours d’eau en armes, c’était porter la guerre dans l’Italie même. Il n’avait alors avec lui qu’une seule légion, la treizième ; le reste de ses forces était encore loin, au-delà des monts. La guerre civile était ouverte.
On rapporte qu’au bord du gué, hésitant un instant, il aurait dit que le sort en était jeté avant de pousser ses hommes en avant. Le propos court, on se le répète de bouche en bouche ; il a la forme trop nette de ce que la mémoire arrange après coup, et l’on ignore s’il fut réellement prononcé. Ce qui est sûr, c’est la chose elle-même : d’un fleuve traversé, César a fait basculer la République dans une guerre entre citoyens.
La foudre d’Italie et d’Espagne
La suite tint de l’orage. En quelques semaines, presque sans combattre, César descendit la péninsule. Les cités lui ouvraient leurs portes, les troupes levées contre lui passaient de son côté ou se laissaient prendre. À Corfinium, il cerna Lucius Domitius Ahenobarbus, celui-là même qui devait le remplacer en Gaule, et le contraignit à se rendre avec sa garnison. Contre toute attente, il le laissa repartir libre, lui et les sénateurs pris avec lui : cette clémence, il en a fait sa manière, et beaucoup, en Italie, l’ont remarquée.
L’Italie tombée, il se tourna vers l’Espagne, où Pompée entretenait de fortes légions. L’été dernier, devant Ilerda, il ne livra pour ainsi dire pas de bataille rangée : il manœuvra, coupa les vivres et les communications de l’adversaire, détourna le cours de la rivière pour se rendre maître des passages, et enferma peu à peu les armées pompéiennes dans une position sans issue. Elles capitulèrent presque sans qu’on eût croisé le fer. Là encore, il renvoya les vaincus sans les châtier.
Le pari de l’hiver
Restait Pompée, passé en Grèce avec le Sénat et les ressources de tout l’Orient. On croyait la mer fermée : la flotte pompéienne tenait l’Adriatique, et nul ne s’aventurait à la traverser dans la mauvaise saison. César le fit. En plein hiver, il embarqua une partie de ses légions et força le passage entre les escadres ennemies, débarquant sur la côte d’Épire avant qu’on l’y crût en route.
À peine à terre, il enleva Oricum, puis Apollonia, dont les habitants lui ouvrirent leurs murs. La rapidité, encore, lui avait donné pied sur une rive qu’on tenait pour interdite. Mais il n’avait fait passer qu’une part de son armée : le reste, sous Marc Antoine, demeurait de l’autre côté, retenu par la flotte et les vents, et César dut attendre longtemps, sur un sol hostile, qu’on vînt le rejoindre.
L’homme que le temps rattrape
Le voici maintenant devant Dyrrachium, et c’est ici que sa vitesse trouve son terme. Il a voulu enfermer Pompée sous une longue muraille de terre pour l’affamer ; mais c’est lui, l’assiégeant, qui a faim. Pompée garde la maîtrise de la mer, ses navires le ravitaillent sans peine, tandis que les hommes de César, dans un pays épuisé, en sont réduits aux expédients. On raconte au camp que certains, faute de blé, pétrissent un pain grossier tiré d’une racine sauvage broyée, qu’on nomme le chara, mêlée de lait — propos de tente, qu’on rapporte pour ce qui se dit.
Les forces, dit-on, sont fort inégales : on prête à César quelque quinze mille hommes de pied, à Pompée près de trois fois autant, sans compter une cavalerie nombreuse — chiffres qui courent au camp, non comptes arrêtés. L’avantage du nombre et des vivres est à l’adversaire ; celui de la décision, jusqu’ici, était à César. Toute la question, sous les tentes, est de savoir lequel des deux l’emportera : l’audace qui presse, ou la faim qui ronge. Pour la première fois depuis le Rubicon, l’homme de la vitesse est celui que le temps travaille.