Ne jouons pas Rome sur une seule journée
Au camp, beaucoup réclament la bataille rangée. Je tiens qu’elle serait une faute. La faim et la mer travaillent déjà pour nous ; il suffit de leur laisser le temps.
Depuis que nos lignes ont cédé devant Dyrrachium et que César s’est dérobé vers l’intérieur, une seule parole court sous les tentes : en finir. On presse Pompée d’aller chercher l’ennemi et de vider la querelle en une matinée, comme si tarder plus longtemps était une honte. Je ne partage pas cette hâte, et je veux dire ici pourquoi, sans rien retirer au courage de ceux qui pensent autrement.
La question n’est pas de savoir si nous sommes braves. Elle est de savoir ce qui gagne cette guerre au moindre prix pour Rome. Or ce qui la gagne, à mes yeux, n’est pas le fer un jour de bataille : c’est le temps, le pain et la mer.
La faim combat déjà pour nous
Regardons la campagne qui vient de s’écouler. Devant Dyrrachium, ce ne sont pas nos javelots qui ont le plus entamé l’armée de César : c’est la disette. Ses hommes en furent réduits à un pain de racines, et lui-même a dû rompre le blocus et décrocher faute de vivres. Un adversaire que la faim contraint à bouger est un adversaire qui se défait tout seul.
Cette faim ne l’a pas quitté en Thessalie. César traîne une armée qu’il faut nourrir chaque jour sur un pays épuisé, loin de ses bases, sans la mer pour le ravitailler. Nous, au contraire, tenons les ports, les convois et les rois d’Orient qui nous envoient blé et argent. Le temps qui passe le maigrit et nous engraisse. Pourquoi rendrions-nous par une bataille l’avantage que la patience nous donne pour rien ?
La mer est à nous
Notre flotte commande l’Adriatique. C’est elle qui a failli tenir Antoine à l’écart, elle qui coupe à César ses renforts et ses grains venus d’Italie. Tant que nous sommes maîtres des eaux, l’ennemi combat le dos au mur d’une terre qu’il a lui-même vidée. Cet avantage-là, aucune charge de cavalerie ne nous le donnera : il est déjà dans notre main, et il travaille sans que nous perdions un homme.
Livrer bataille, c’est jeter tout cela d’un coup sur un seul lancer de dés. La supériorité du nombre et des chevaux dont on se targe au conseil n’est un avantage que si tout va bien ce matin-là. Mais une bataille rangée ne connaît ni les ports ni les greniers : elle ne connaît que le hasard d’une aile qui plie, d’une poussière, d’une panique. Nous remettrions à la fortune d’une heure ce que la raison nous assure sur la durée.
Une victoire même gagnée coûte des Romains
Il y a plus grave que le risque de perdre. Songeons à ce qu’est cette bataille que l’on réclame. En face, ce ne sont pas des Gaulois ni des cavaliers de Mithridate : ce sont des légions romaines, des citoyens, des hommes qui ont porté nos aigles et parlé notre langue au Forum. Le jour où deux armées de Rome se heurteront de front dans cette plaine, le vaincu saignera, mais le vainqueur aussi enterrera des siens. Il n’est pas de trophée à dresser sur pareil carnage.
Réduire l’adversaire par la faim et le blocus, l’amener à se disperser ou à traiter sans une grande boucherie, voilà qui épargne le sang de la cité. Précipiter le choc pour l’honneur d’en découdre vite, c’est acheter au prix le plus fort ce que la patience nous donnerait presque sans pertes. Ceux qui accusent Pompée de lenteur devraient se demander s’il ne ménage pas, en tardant, plus de Romains qu’ils n’en veulent sacrifier à leur impatience.
La patience n’est pas la peur
On dira que temporiser lasse les alliés, que les sénateurs du camp veulent rentrer, que l’attente pèse. Je l’entends. Mais une guerre ne se règle pas sur l’humeur d’un conseil ni sur le désir d’en avoir fini. Refuser la bataille tant qu’elle ne s’impose pas n’est pas se dérober : c’est choisir le terrain et l’heure au lieu de les subir. Le général qui garde son armée entière garde toutes ses chances ; celui qui la risque en un jour peut tout perdre avant le soir.
Je ne prétends pas savoir ce que décidera Pompée, ni ce que fera César s’il faut encore le poursuivre. Je dis seulement ceci, et je le signe : que l’on cesse de traiter la prudence comme une faiblesse. Laissons la faim et la mer achever leur ouvrage. Rome n’a pas besoin d’une belle bataille. Elle a besoin qu’on lui rende le moins de morts possible.