Assez temporisé : livrons la bataille et rentrons à Rome
Un sénateur du camp de Pompée plaide pour en découdre sans délai. Notre armée est deux fois plus nombreuse, sa cavalerie sans rivale : chaque jour d’attente n’ajoute qu’à la honte des Pères tenus loin de leur cité.
On m’objectera qu’un homme qui n’a jamais commandé une aile ferait mieux de se taire sur l’ordre de bataille. Je ne parle pas en soldat, je parle en Père conscrit. Et ce que je vois du camp, chaque matin, ne me laisse plus le loisir de me taire : nous avons devant nous un ennemi qui recule, une armée qui le double en nombre, et une assemblée d’hommes libres qu’on tient plantés sous la tente à regarder le temps passer. Cela ne peut plus durer.
Reprenons ce qui est établi. Devant Dyrrachium, César a rompu ses propres lignes et décroché ; il file maintenant vers l’intérieur, vers la Thessalie, cherchant du blé et du répit. Ce n’est pas là la démarche d’un vainqueur, c’est la retraite d’un homme aux abois. Nos éclaireurs le confirment : ses cohortes sont amaigries par la disette, ses vivres viennent à manquer, et la mer, que nos flottes tiennent d’un bout à l’autre, lui est fermée. Jamais depuis le passage de l’Adriatique il ne nous a été offert pareille prise.
Comptons nos forces sans forfanterie. Nos légions alignent près de deux fois ce que César peut ranger en face. Notre cavalerie surtout — ces milliers de cavaliers venus d’Italie et des royaumes de l’Orient — n’a devant elle qu’une poignée de Gaulois et de Germains. C’est par l’aile qu’on enveloppe une armée, et sur ce terrain découvert de Thessalie, nos escadrons ont la place de tourner la sienne et de la prendre à revers. Qui possède un tel avantage et refuse de s’en servir répond, devant Rome, de ce qu’il aura laissé perdre.
Je sais l’argument des prudents, et je le respecte : laissons la faim et la mer travailler pour nous, disent-ils, n’exposons pas la République sur le hasard d’une seule matinée. Mais réfléchissons à ce que cette prudence nous coûte. Chaque jour que César gagne, il le passe à refaire ses provisions, à rappeler ses détachements, à raffermir des hommes que la disette ébranlait. L’usure que nous croyons lui imposer, il l’emploie à se refaire. Le temps, ici, n’est pas notre allié tranquille : c’est un délai que nous offrons à un adversaire acculé pour qu’il se relève.
Et pendant que nous temporisons, où est Rome ? Elle est derrière nous, occupée par l’homme qui a franchi le Rubicon en armes et chassé les magistrats légitimes de l’Italie. Nous, le Sénat et les consuls, sommes réduits à camper aux confins de la Grèce, à vivre des réquisitions d’une province, à tenir conseil sous une tente comme une cour errante. Voilà l’affront : que les Pères de la cité soient les hôtes de leurs propres alliés, quand l’usurpateur dispose du Forum. Ce n’est pas une position qu’on prolonge de gaieté de cœur ; c’est une humiliation qu’on abrège les armes à la main.
On finit d’ailleurs par se demander à qui profite l’attente. Un commandement qui dure indéfiniment, une armée qu’aucune bataille ne vient dissoudre, des rois clients qui viennent faire leur cour au chef unique : je ne prête à personne de mauvaise pensée, mais je dis que les honneurs de la République ne se conservent pas en la tenant en suspens. Beaucoup, ici, murmurent que nous avons assez attendu, et qu’un général tarde d’autant plus à vaincre qu’il se plaît à commander. Je rapporte ce murmure ; je ne le fais pas mien. Mais qu’on l’entende.
Que l’on ne se méprenne pas sur mes raisons. Je n’appelle pas au sang des citoyens de gaieté de cœur — nul Romain digne de ce nom ne se réjouit d’avoir à ranger des légions contre des légions. Mais c’est César qui a porté le fer dans la cité ; c’est lui qui a fait de cette guerre une nécessité. Le lui rendre aujourd’hui, quand il est faible et nous sommes forts, c’est épargner à l’Italie une guerre qui traînerait des années. Une victoire nette et prompte est encore la plus clémente des solutions.
Voici donc ma voix, celle d’un homme qui ne commandera aucune cohorte demain mais qui a siégé au Sénat de Rome. Cessons de manœuvrer autour d’un ennemi qui fuit. Rangeons-nous en bataille pendant qu’il est diminué, servons-nous de la masse et des cavaliers que les dieux nous ont donnés, et finissons-en. Le reste — le retour, le Forum rendu aux lois, les Pères rétablis dans leur cité — suivra la bataille. Il ne la précédera pas.