← Retour à l’édition Opinion

Une victoire sur des concitoyens n’est pas un triomphe

Tribune d’un chevalier qui n’a pris parti pour aucun camp. Sur ce champ, ce sont des Romains qui ont tué des Romains ; c’est le deuil, non la couronne, qui convient. Et il reste à décider du sort des vaincus.

Marcus Trebellius, chevalier romain 11 Sextilis 48 av. J.-C. 6 min de lecture

Je ne suis d’aucun camp, et c’est peut-être pour cela qu’on me laissera dire ce que ni les vainqueurs ni les vaincus ne diront ce matin. J’ai suivi cette guerre comme tant de chevaliers de mon ordre : sans amour pour les enseignes des uns ni pour les faisceaux des autres, en homme qui voit deux Romains illustres jeter l’un contre l’autre les légions de la République. Avant-hier, dans la plaine, cette guerre a montré son vrai visage.

On dira que César a vaincu. C’est vrai. Mais qu’a-t-il vaincu ? Des Parthes ? Des Gaulois ? Des rois d’Orient ? Non. Sur ce sol thessalien gisent des hommes qui parlaient notre langue, qui priaient nos dieux, qui avaient à Rome un père, un frère, un patron. J’ai vu des soldats reconnaître, parmi les morts, un voisin de leur bourg. Cette victoire-là ne se célèbre pas sous un arc. Elle se pleure.

Que les généraux comptent leurs légions abattues comme on compte les têtes d’un ennemi étranger, je le comprends au métier des armes. Mais qu’on ne me demande pas, à moi, de me réjouir. Chaque cohorte pompéienne dispersée dans la plaine, c’étaient des citoyens ; chaque centurion tombé sous le glaive césarien avait sa place dans nos assemblées et sur nos registres. On ne rend pas grâce aux dieux d’avoir amoindri le peuple romain de sa propre main.

On rapporte que César, voyant le carnage, aurait dit que ses adversaires l’avaient voulu, que lui-même n’avait pas cherché ce jour. Je ne sais s’il a prononcé ces mots ; on prête tant de phrases aux grands hommes le soir des batailles. Mais si le vainqueur lui-même sent le poids de ce sang, alors qu’il en tire la seule conséquence qui honore un Romain : la mesure envers ceux qu’il a défaits.

Car voici la vraie question de ce matin, celle dont dépend le reste : que fera-t-on des vaincus ? Des milliers d’hommes ont jeté les armes ; des sénateurs, des chevaliers, des soldats de rang attendent, désarmés, de savoir s’ils sont des prisonniers de guerre ou des concitoyens égarés. On dit au camp que l’ordre a été donné d’épargner ceux qui se rendaient et de ne pas s’acharner sur les fuyards. Si cela est vrai, c’est la seule nouvelle de cette bataille que je veux croire.

Je le demande sans détour, en homme qui n’a rien à gagner d’un côté ni de l’autre : que la clémence l’emporte sur la vengeance. Ceux qui ont suivi Pompée n’étaient pas des barbares venus brûler nos temples ; ils ont cru servir la République comme d’autres ont cru la servir en face. Un citoyen pris les armes à la main dans une guerre entre Romains n’est pas un ennemi public : c’est un frère qui a choisi l’autre bord. On peut le vaincre sans le détruire.

Que l’on n’aille pas non plus tirer de cette journée l’assurance que tout est réglé. Rien ne l’est. Il reste des armées, des provinces, une mer que nous ne tenons pas, et des chefs dont on ignore ce matin la route. Nul ne peut dire aujourd’hui où mène cette guerre. Raison de plus pour ne pas y ajouter, par cruauté, des haines qui survivront aux vainqueurs comme aux vaincus.

Voilà ce que je souhaite, non comme partisan, mais comme citoyen : qu’on pleure les morts sans les insulter, qu’on épargne les vivants sans les humilier, et qu’on se souvienne que dans cette plaine il n’y a pas eu de peuple étranger défait, mais Rome qui s’est frappée elle-même. Le jour où nous nous en réjouirons vraiment, nous aurons perdu plus qu’une bataille.

Le contexte

La bataille s’est livrée en Thessalie, dans la plaine près de Pharsale, le 9 Sextilis. L’armée de Pompée, la plus nombreuse et supérieure en cavalerie, y a été rompue par les légions de César, inférieures en nombre.

Cette guerre oppose des Romains à des Romains depuis que César a franchi le Rubicon, en janvier 49. De part et d’autre, ce sont des légions du peuple romain qui manœuvrent, non des troupes étrangères.

Chez les Romains, l’ordre équestre — les chevaliers — forme le monde des affaires, des fermes publiques et de la finance ; nombre de ses membres ont suivi la guerre sans épouser franchement l’un des deux partis.

État des informations

Tribune d’opinion signée d’un chevalier romain (personnage composite reconstitué). Elle exprime un point de vue et un vœu — l’appel à la clémence —, non la ligne du journal ni un fait acquis. Le sort des vaincus et l’issue de la guerre restent, à cette date, indécis.

Ce que l’on sait

  • La bataille a été livrée en Thessalie et perdue par les forces de Pompée, dont l’armée était la plus nombreuse.
  • Les combattants des deux camps étaient des citoyens romains ; les pertes touchent des sénateurs, des chevaliers et des soldats de Rome.
  • Un grand nombre de vaincus se sont rendus ou ont fui et se trouvent, ce matin, à la merci du vainqueur.

Ce que l’on ignore

  • Le sort qui sera réservé aux prisonniers, aux sénateurs et aux chefs pompéiens capturés ou en fuite.
  • La route et la destination de Pompée et des autres commandants qui ont quitté le champ.
  • La suite de la guerre : des armées, des provinces et une flotte pompéiennes demeurent hors de Thessalie.

Sources historiques utilisées

primary

Guerre civile, Livre III

Jules César · -45

Récit du vainqueur, apologétique : la bataille de Pharsale et le traitement des vaincus ; source partie prenante.

primary

Vie de César

Plutarque · 110

Chapitres sur Pharsale : ampleur du carnage entre citoyens, réactions prêtées à César devant les morts, mention des vaincus épargnés.

secondary

Bataille de Pharsale

Wikipédia (FR) · 2026

Consultée pour la nature de guerre civile de l’affrontement, les prisonniers et sénateurs faits, et la question de la clémence de César.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

La rédaction · 2026

Marcus Trebellius est un chevalier romain fictif, personnage composite : sa voix illustre une position réelle de l’époque — l’horreur de la guerre entre citoyens et l’appel à la clémence — sans reproduire un individu attesté. Tribune signée, distincte de la ligne du journal.

Articles liés