Une victoire sur des concitoyens n’est pas un triomphe
Tribune d’un chevalier qui n’a pris parti pour aucun camp. Sur ce champ, ce sont des Romains qui ont tué des Romains ; c’est le deuil, non la couronne, qui convient. Et il reste à décider du sort des vaincus.
Je ne suis d’aucun camp, et c’est peut-être pour cela qu’on me laissera dire ce que ni les vainqueurs ni les vaincus ne diront ce matin. J’ai suivi cette guerre comme tant de chevaliers de mon ordre : sans amour pour les enseignes des uns ni pour les faisceaux des autres, en homme qui voit deux Romains illustres jeter l’un contre l’autre les légions de la République. Avant-hier, dans la plaine, cette guerre a montré son vrai visage.
On dira que César a vaincu. C’est vrai. Mais qu’a-t-il vaincu ? Des Parthes ? Des Gaulois ? Des rois d’Orient ? Non. Sur ce sol thessalien gisent des hommes qui parlaient notre langue, qui priaient nos dieux, qui avaient à Rome un père, un frère, un patron. J’ai vu des soldats reconnaître, parmi les morts, un voisin de leur bourg. Cette victoire-là ne se célèbre pas sous un arc. Elle se pleure.
Que les généraux comptent leurs légions abattues comme on compte les têtes d’un ennemi étranger, je le comprends au métier des armes. Mais qu’on ne me demande pas, à moi, de me réjouir. Chaque cohorte pompéienne dispersée dans la plaine, c’étaient des citoyens ; chaque centurion tombé sous le glaive césarien avait sa place dans nos assemblées et sur nos registres. On ne rend pas grâce aux dieux d’avoir amoindri le peuple romain de sa propre main.
On rapporte que César, voyant le carnage, aurait dit que ses adversaires l’avaient voulu, que lui-même n’avait pas cherché ce jour. Je ne sais s’il a prononcé ces mots ; on prête tant de phrases aux grands hommes le soir des batailles. Mais si le vainqueur lui-même sent le poids de ce sang, alors qu’il en tire la seule conséquence qui honore un Romain : la mesure envers ceux qu’il a défaits.
Car voici la vraie question de ce matin, celle dont dépend le reste : que fera-t-on des vaincus ? Des milliers d’hommes ont jeté les armes ; des sénateurs, des chevaliers, des soldats de rang attendent, désarmés, de savoir s’ils sont des prisonniers de guerre ou des concitoyens égarés. On dit au camp que l’ordre a été donné d’épargner ceux qui se rendaient et de ne pas s’acharner sur les fuyards. Si cela est vrai, c’est la seule nouvelle de cette bataille que je veux croire.
Je le demande sans détour, en homme qui n’a rien à gagner d’un côté ni de l’autre : que la clémence l’emporte sur la vengeance. Ceux qui ont suivi Pompée n’étaient pas des barbares venus brûler nos temples ; ils ont cru servir la République comme d’autres ont cru la servir en face. Un citoyen pris les armes à la main dans une guerre entre Romains n’est pas un ennemi public : c’est un frère qui a choisi l’autre bord. On peut le vaincre sans le détruire.
Que l’on n’aille pas non plus tirer de cette journée l’assurance que tout est réglé. Rien ne l’est. Il reste des armées, des provinces, une mer que nous ne tenons pas, et des chefs dont on ignore ce matin la route. Nul ne peut dire aujourd’hui où mène cette guerre. Raison de plus pour ne pas y ajouter, par cruauté, des haines qui survivront aux vainqueurs comme aux vaincus.
Voilà ce que je souhaite, non comme partisan, mais comme citoyen : qu’on pleure les morts sans les insulter, qu’on épargne les vivants sans les humilier, et qu’on se souvienne que dans cette plaine il n’y a pas eu de peuple étranger défait, mais Rome qui s’est frappée elle-même. Le jour où nous nous en réjouirons vraiment, nous aurons perdu plus qu’une bataille.