Pourquoi nous avons pris les armes
On nous dit factieux, rebelles, ennemis de la patrie. Je sers César depuis les Gaules, et je dis ici, sans détour, ce que nous défendons : un honneur qu’on voulait arracher, un veto qu’on a piétiné, et la liberté d’un peuple livré à une poignée d’hommes.
Nos ennemis ont un mot pour nous : rebelles. Ils l’écrivent dans leurs décrets, ils le crient au Sénat, ils le font porter jusqu’ici, sous nos tentes, devant Dyrrachium. Je porte les armes de César depuis les Gaules, et je n’ai pas honte de ce que nous faisons. Je veux dire pourquoi nous les avons prises, et pourquoi je crois notre cause juste.
On voudrait faire croire que tout est parti d’un caprice, de l’ambition d’un seul homme pressé de marcher sur Rome. C’est faux. Nous avons proposé la paix jusqu’au dernier jour, et jusqu’au dernier jour elle nous fut refusée. Ce ne sont pas nous qui avons voulu la guerre entre citoyens : ce sont ceux qui, plutôt que de désarmer avec nous, ont préféré nous jeter hors la loi.
On voulait arracher à César son honneur
Neuf années durant, César a fait la guerre pour Rome. Il a soumis la Gaule, repoussé les Germains, porté nos aigles jusqu’à l’Océan et par-delà le Rhin. De ce service, il a tiré ce qu’un Romain a de plus cher après la vie : son rang, son crédit, l’honneur gagné devant le peuple. Le peuple lui-même le lui avait reconnu, en lui accordant de briguer le consulat sans rentrer dans Rome ni licencier son armée. Ce n’était pas une faveur volée : c’était un droit voté.
Ce droit, ses ennemis ont voulu le lui reprendre. Ils exigeaient qu’il congédie ses légions et revienne seul, désarmé, se remettre entre leurs mains — c’est-à-dire livré à leurs procès et à leurs juges achetés d’avance. Sa dignité lui fut toujours plus chère que la vie : il ne pouvait souffrir qu’on la lui arrachât par outrage, après tant d’années au service de la République. Céder ainsi, ce n’eût pas été la paix, c’eût été se rendre.
Et qu’on ne dise pas qu’il refusait tout accommodement. Au premier jour de décembre, le tribun Curion proposa que César et Pompée déposassent ensemble, en même temps, leur commandement : trois cent soixante-dix voix contre vingt-deux l’approuvèrent. Le Sénat presque entier voulait ce désarmement réciproque. En janvier encore, César offrit de ne garder qu’une province et une poignée de légions. Tout fut rejeté. Lentulus le consul, Caton, Scipion, les Marcellus n’ont jamais voulu que d’une chose : que César désarme seul, et que Pompée gardât ses armes. Voilà leur équité.
On a piétiné le veto des tribuns
Il y a pire que l’injure faite à un homme. Quand les décrets contre César se firent menaçants, deux tribuns de la plèbe, Marc Antoine et Quintus Cassius, opposèrent leur veto, comme la loi leur en donne le pouvoir sacré. Ce droit-là n’est pas une formalité : il est l’héritage des vieilles luttes du peuple, arraché jadis par nos pères lorsqu’ils se retirèrent hors de la Ville pour qu’on cessât de les opprimer. Nul, jusqu’à ce jour, n’avait osé l’étouffer par la force. Sylla lui-même, dans toute sa violence, ne l’avait pas fait.
Le Sénat passa outre. Il vota le décret ultime, celui qui remet la République aux magistrats comme en temps de guerre, et arma la Ville contre nos tribuns. Menacés jusque dans leur personne, réputée pourtant inviolable, Antoine et Cassius durent fuir Rome et gagner Ravenne, où César se tenait. Voilà où en est venue la faction : elle a chassé par les armes ceux que le peuple avait élus pour le défendre. Qu’un tribun soit contraint de fuir sa propre ville pour avoir usé de son droit, c’est le droit ancien du peuple qu’on foule aux pieds.
Rendre au peuple sa liberté
Car il faut bien nommer ceux qui nous combattent. Ce n’est pas le Sénat, ce n’est pas Rome : c’est une poignée d’hommes qui se sont emparés de tout. Lentulus, Caton, Scipion — et Pompée, jadis grand, aujourd’hui leur bras. Ils tiennent les charges, ils tiennent les tribunaux, ils tiennent les provinces, et ils entendent bien ne rien lâcher. La puissance d’un petit nombre, voilà ce qui pèse sur la cité.
Contre cela, César n’a pas seulement pris les armes pour lui. Il les a prises pour le peuple romain, opprimé par cette faction, et pour lui rendre la liberté qu’on lui a confisquée. Ceux qui nous traitent de factieux feraient bien de se demander de quel côté est vraiment la faction : du côté de ceux qui proposent de désarmer ensemble et respectent le veto des tribuns, ou du côté de ceux qui refusent tout partage et gouvernent seuls, aigles et licteurs en main.
Où nous en sommes, ce jour, devant Dyrrachium
Depuis dix-huit mois, nous n’avons pas cessé d’avancer. Nous avons passé le Rubicon, pris l’Italie presque sans coup férir et sans la mettre à sac — César a fait grâce à ceux qu’il tenait, quand d’autres eussent proscrit. Nous avons réduit l’Espagne, passé la mer malgré les flottes ennemies, opéré la jonction avec Antoine et ses renforts. Et nous voici devant Dyrrachium, où nous avons enfermé dans nos lignes l’armée de Pompée le Grand lui-même. Enfermer Pompée : qui l’eût cru il y a deux ans ? C’est là un fait dont nous pouvons être fiers.
Je ne cacherai pas le revers de cette fierté. La mer est à l’ennemi ; ses vaisseaux le ravitaillent quand nos convois n’arrivent pas. Le camp a faim. Les hommes en sont à faire du pain avec des racines, et ils le montrent aux sentinelles d’en face pour dire qu’ils tiendront tant qu’il poussera de l’herbe. Nous tenons deux armées retranchées face à face, et nul ne sait aujourd’hui qui, du fer ou de la faim, l’emportera. Mais quand je regarde en arrière, vers cette dignité qu’on voulait nous ôter, vers ces tribuns qu’on a chassés, je sais pourquoi je suis ici, et je n’en changerais pas.