Pourquoi une bataille gagnée ne clôt pas cette guerre
Au camp, on parle déjà comme si tout était joué. En regardant la carte du conflit plutôt que la seule plaine de Thessalie, rien ne l’est. La mer, l’Afrique, les provinces et des chefs vivants restent hors de la journée d’avant-hier.
Depuis que le camp de Pompée est tombé, un mot court de tente en tente : c’est fini. La griserie se comprend. Une armée deux fois plus nombreuse a été défaite, son retranchement pris, son chef mis en fuite. Mais une bataille tranche un rapport de forces sur un terrain, un jour donné ; elle ne range pas d’un coup toutes les provinces d’un empire. Nous voulons ici poser, non ce que nous espérons ou craignons, mais ce que l’on sait encore debout au matin du 11 Sextilis.
Le parti rassemblé autour de Cnaeus Pompeius Magnus n’était pas cette seule armée. C’était une coalition étendue sur trois continents, tenant la mer, appuyée sur des provinces et des rois. De tout cela, la plaine près de Pharsale n’a défait qu’une part. Le reste n’a pas été combattu, et donc n’a pas été vaincu.
La mer n’a pas changé de maître
Le fait le plus dur à ignorer, c’est celui que nous avons éprouvé nous-mêmes devant Dyrrachium : la flotte pompéienne tient la mer. Ce sont ses escadres qui ont affamé notre camp au printemps, qui ont failli barrer le passage à Antoine, qui aujourd’hui encore croisent le long des côtes. Rien de la journée d’avant-hier ne les a touchées.
Or qui tient la mer tient les communications, le ravitaillement et le mouvement. C’est par elle que Pompée fuit à cette heure ; c’est par elle que les vaincus dispersés peuvent, demain, gagner une province amie plutôt que se rendre. Une armée de terre battue en Thessalie garde, tant que la côte obéit aux siens, le moyen d’aller en refaire une ailleurs.
L’Afrique, un second front sénatorial en armes
À l’ouest, l’Afrique est demeurée tout ce temps aux mains du parti. On y commande au nom du Sénat, on y lève des troupes, on s’y appuie sur le roi Juba de Numidie, dont la cavalerie est nombreuse. Ce n’est pas une hypothèse : voilà deux étés que cette province a montré ses forces.
Nul n’a oublié ce qui s’y est passé l’an dernier. Les légions que César y avait envoyées, sous Curion, y ont été détruites, le chef tué, l’expédition perdue. L’Afrique n’a donc pas seulement des soldats et un roi pour appui : elle a déjà, une fois, brisé une armée césarienne. Pharsale n’a rien changé à cela.
Les provinces, l’Orient, et ce qui reste en arrière
L’Espagne est un cas différent, mais pas rassurant pour qui voudrait clore la guerre. César l’a réduite l’été passé et en a chassé les légions pompéiennes ; il la tient. Mais une province soumise par les armes il y a un an n’est pas une province sûre, et sa fidélité, loin de tout, ne se vérifiera qu’à l’épreuve.
Il faut y ajouter l’Orient, d’où Pompée a tiré l’essentiel de sa puissance : les rois clients qui lui ont fourni argent, navires et cavaliers, les cités qui ont ouvert leurs trésors. Ce réseau d’alliances n’a pas été rangé dans la plaine ; il subsiste, disponible pour qui saura encore l’appeler.
Plus près de nous, enfin, tout le parti pompéien n’était pas à Pharsale. Des forces sont restées en arrière, du côté de Dyrrachium et des îles, auprès de la flotte, avec des hommes de rang et des cohortes qui n’ont pas combattu avant-hier. Une réserve intacte, adossée à la mer, n’est pas une quantité négligeable.
Des chefs dispersés, mais vivants
Un parti n’est pas un seul homme, ni une seule armée. Pompée a fui vivant, sa route inconnue. Avec lui, ou séparés de lui sur les routes de Thessalie, plusieurs chefs ont échappé au désastre : on cite Metellus Scipion, son beau-père ; Titus Labienus, qui commandait la cavalerie ; d’autres encore, restés hors du champ, comme Caton, laissé sur les arrières. Tant que ces noms courent, le parti a des têtes.
C’est la différence entre une armée détruite et une cause abattue. Les soldats tombés à Pharsale ne se relèveront pas ; mais un chef en fuite qui rejoint une flotte, une province et un roi n’a perdu qu’une bataille. La guerre civile, ouverte au passage du Rubicon, tenait à bien plus qu’à la journée d’avant-hier.
Ce que nous nous refusons à écrire
On nous demandera si la République est sauvée, ou si elle est perdue. Nous répondrons que ni l’un ni l’autre ne peut s’écrire aujourd’hui sans mentir sur ce que nous savons. Déclarer la guerre finie parce qu’une bataille est gagnée, ce serait confondre une plaine avec un empire, une journée avec une campagne.
Ce que nous tenons pour établi tient en peu de lignes. Une grande armée a été défaite en Thessalie ; un camp a été pris ; un chef vaincu est en fuite, vivant, hors d’atteinte. Tout le reste — la mer, l’Afrique, les provinces, les alliés, les chefs dispersés — demeure, et c’est de ce reste, non de la seule journée d’avant-hier, que sortira l’issue. Nous la dirons quand elle se dira, pas avant.