« On nous avait dit de viser le visage » : un vétéran de la Xe raconte le choc
Au soir de la bataille, dans le camp de César en Thessalie, un soldat de la dixième légion revient sur la faim de Dyrrachium, la charge de cavalerie reçue sur l’aile, et la réserve cachée qui a tout renversé.
Le camp que nous avons dressé ce soir n’est pas le nôtre : c’est celui de l’ennemi, pris cet après-midi. Les feux sont allumés, les blessés pansés, et les hommes parlent bas, encore étourdis de ce qu’ils ont fait. Nous avons trouvé, au camp adverse, un vétéran de la dixième légion, celle qui tenait l’aile droite, sous l’œil du général. Cheveux gris, main lourde, il sert depuis les Gaules. Il a accepté de dire ce qu’il a vu, à hauteur d’homme, sans rien savoir de plus que son rang de bataille.
Il raconte sa journée telle qu’il l’a vécue dans le rang, entre ordres reçus et rumeurs de feu de camp.
Un vétéran de la dixième légion, de l’aile droite
Personnage composite reconstitué à partir des sources ; ses propos illustrent l’expérience réelle d’un légionnaire de César sans reproduire un individu attesté.
Depuis combien de temps sers-tu sous ce général ?
Depuis les Gaules, il y a des années que je ne compte plus. J’ai passé l’Alpe avec lui, j’ai passé le Rubicon, j’ai passé la mer cet hiver dans des barques qui prenaient l’eau. La dixième, c’est la sienne depuis toujours ; il nous met à droite quand la journée doit être dure. Aujourd’hui, il nous a mis à droite.
On a beaucoup dit, au camp, que vous aviez souffert de la faim devant Dyrrachium. C’est vrai ?
Vrai, oui. La mer était à eux, leurs vaisseaux leur portaient le blé, et nous, derrière nos lignes de terre, nous n’avions plus rien à moudre. On a arraché une racine dans les champs, une racine qu’on écrase et qu’on mêle avec du lait, et on en a fait des pains. Des pains de racine. Il y en a qui les ont lancés par-dessus le rempart, du côté des sentinelles ennemies, pour leur montrer qu’on tiendrait tant qu’il pousserait des racines dans cette terre-là. On riait en le faisant. On avait le ventre vide, mais on riait.
Et le revers, là-bas, devant Dyrrachium ? Vous avez cédé.
Nous avons cédé, je ne vais pas dire le contraire. Ils ont percé la ligne à l’endroit qu’il fallait, et une fois qu’une ligne est percée, la peur court plus vite que les hommes. On a reculé, on a laissé du terrain, on a laissé des camarades. Le général a levé le siège et nous a fait décrocher. Je ne mens pas là-dessus : ce jour-là, ce sont eux qui nous ont battus.
On rapporte un mot du général, ce soir-là. Tu l’as entendu ?
Moi, je ne l’ai pas entendu de mes oreilles, j’étais dans le rang, pas sous sa tente. Mais le bruit a couru toute la nuit, de feu en feu : qu’il aurait dit que l’ennemi aurait gagné la guerre ce jour-là s’il avait eu à sa tête un homme qui sût vaincre. On se le répétait pour se refaire un peu de courage. Est-ce qu’il l’a dit vraiment ? Je n’en sais rien. C’est ce qu’on se disait entre nous.
Après ce revers, vous pensiez quoi ? Que la partie était perdue ?
On ne pense pas si loin, dans le rang. On pense à marcher, à manger, à ne pas perdre ses sandales dans la boue. On a marché vers l’intérieur, vers la Thessalie, et eux nous ont suivis. On sentait qu’ils nous suivaient. On se demandait s’ils allaient enfin nous rattraper et se battre pour de bon, ou nous laisser filer encore. Nous, on voulait la bataille. On avait faim de bataille comme on avait eu faim de pain.
Ce matin, quand vous avez vu leur armée se ranger en face, qu’avez-vous ressenti ?
On les a vus descendre et se ranger, et ils étaient beaucoup. Beaucoup plus que nous, ça se voyait à l’œil, sans compter. Et sur leur aile, en face de la nôtre, une masse de cavaliers comme je n’en avais jamais vu de ma vie de soldat. Des chevaux à n’en plus finir. Un jeune, à côté de moi, a serré son bouclier un peu fort. Un ancien lui a dit : ne regarde pas combien ils sont, regarde où tu plantes ton pied.
Cette cavalerie, c’était contre vous qu’elle était massée ?
Contre nous, oui, contre l’aile droite. On savait qu’elle nous tomberait dessus, qu’elle voudrait nous tourner et nous prendre par-derrière pendant qu’on serait aux prises de face. C’est le métier de la cavalerie, ça : passer sur le côté et vous mordre les reins. On l’attendait, et on ne savait pas comment on tiendrait contre tant de chevaux. On n’était pas rassurés, il faut le dire.
Le général avait pris des dispositions ?
Il avait fait quelque chose qu’on n’a compris qu’après. Il avait retiré des cohortes de l’arrière, quelques hommes prélevés sur chaque légion, et il en avait fait une ligne à part, cachée derrière notre aile, un peu de biais. On ne la voyait pas de devant. Eux non plus ne l’ont pas vue, je crois bien. On appelait ça la quatrième ligne. On savait qu’elle était là, sans savoir au juste pour quoi faire. On l’a su quand les chevaux sont venus.
Justement, quand la cavalerie a chargé, que s’est-il passé ?
Elle est venue comme une vague, tout d’un bloc. Notre cavalerie à nous, en face, a plié, a reculé — elle était trop peu nombreuse pour tenir ça. Et à ce moment, quand ils se croyaient déjà passés, la ligne cachée a jailli. Les cohortes se sont dressées devant les chevaux, javelots en main. Pas lancés en l’air, non : tenus droit, comme des épieux, pointés sur les cavaliers.
Et cet ordre dont tout le camp parle ce soir, de frapper au visage ?
C’est ce qu’on nous a dit, oui. Le bruit courait dans les rangs avant même le choc : viser le visage, viser les yeux, ne pas frapper l’homme ni le cheval mais la figure. On disait que c’étaient là des jeunes gens de bonne maison, coquets de leur mine, et qu’ils ne supporteraient pas qu’on leur abîme le visage. Je ne peux pas te jurer que le général l’a ordonné en propres termes ; c’est ce qui se répétait d’homme à homme. Mais je te dis ce que j’ai vu : la ligne a poussé ses fers vers le haut, vers les têtes.
Et cela a suffi à les arrêter ?
Cela les a arrêtés, puis retournés. Ces cavaliers, qui venaient si fiers, n’ont pas tenu devant des pointes qui leur cherchaient les yeux. Ils ont fait volte, ils se sont bousculés les uns les autres, et toute cette belle masse de chevaux s’est défaite d’un coup, à reculons, dans la poussière. Je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais vu. Une fois qu’un cavalier tourne bride, les autres suivent, et alors ce n’est plus une charge, c’est une fuite.
Que s’est-il passé une fois la cavalerie rompue ?
Une fois qu’ils ont eu perdu leurs chevaux, leur aile était nue, ouverte. Nos cohortes de derrière ont contourné et sont tombées sur le flanc de leur infanterie, pendant que nous, de face, on poussait. Un homme qui reçoit les coups de face et de côté en même temps ne tient pas longtemps. Leur aile a cédé, et de proche en proche le milieu aussi. Ils ont lâché, ils sont partis vers leur camp, et nous derrière. On a pris le camp. C’est là que nous sommes ce soir, dans leurs tentes.
Et maintenant ? Que penses-tu de la suite ?
La suite, ce n’est pas au soldat de la dire. Je sais que nous avons gagné la journée, que nous sommes vivants et debout, et que d’autres, en face, ne le sont plus. Ce sont des Romains comme nous, ceux-là, c’est ce qui pèse le plus quand on regarde le champ. On dit que leur chef a quitté le terrain, qu’il a pris la route on ne sait où. Où il va, ce qu’il reste à faire, s’il y a d’autres armées ailleurs — je n’en sais rien, et qui te dirait le savoir te mentirait. Ce soir, j’ai mangé du vrai pain. Pour un homme qui a fait des pains de racine, c’est déjà beaucoup.