« Nous avions déjà fêté la victoire » : un sénateur du camp de Pompée dans la déroute
Deux jours après le désastre de la plaine, un des sénateurs qui suivaient Pompée le Grand nous a parlé, hébété, sur la route de Larissa. Il raconte l’assurance de la veille, l’effondrement d’un après-midi, et l’ignorance où tous se trouvent désormais du sort de leur chef.
Ils étaient plusieurs centaines, dit-on, à siéger sous les tentes de Pompée : des sénateurs, d’anciens consuls, des chevaliers, tout ce qui, à Rome, se réclamait de la cause du Sénat et avait suivi le grand homme au-delà de l’Adriatique. Beaucoup ont disparu dans la plaine ou se sont rendus. Quelques-uns fuient encore, par petits groupes, vers la mer.
Nous avons croisé l’un d’eux sur la route qui mène de la plaine vers Larissa, poussiéreux, sans escorte, la toge remplacée par un manteau de voyage emprunté. Il a accepté de parler à condition qu’on ne le nomme pas — « il ne reste que mon nom, et je ne veux pas le donner à un vainqueur ». Nous avons tenu parole. Ce qui suit est le témoignage d’un homme qui, l’avant-veille encore, se croyait du côté du destin.
Un sénateur du parti de Pompée, rescapé de la déroute (anonyme, sur la route de Larissa)
Personnage composite reconstitué à partir des sources ; ses propos illustrent une position réelle de l’époque — celle de l’entourage sénatorial qui accompagnait Pompée — sans reproduire un individu attesté. Les faits qu’il rapporte sont recoupés ; ses jugements n’engagent que le personnage.
Vous venez de la plaine. Depuis combien de temps n’avez-vous ni dormi ni mangé ?
Je ne sais plus. Deux jours, je crois. On ne compte plus les heures quand on marche pour ne pas être pris. J’ai jeté ma toge dans un fossé parce qu’elle me désignait de loin. J’ai marché de nuit, je me suis caché le jour dans un pli de terrain, avec deux esclaves qui ne m’ont pas quitté et un chevalier de Picénum que je connais depuis vingt ans. Nous buvons l’eau des ruisseaux. Voilà ce qu’est devenu, en un après-midi, un homme qui siégeait au conseil de Cnaeus Pompeius Magnus.
Reprenons l’avant-veille. Dans quel état d’esprit était le camp, la veille de la bataille ?
C’est cela que vous ne pourrez pas comprendre, et que moi-même je ne comprends plus. Nous étions sûrs de vaincre. Pas confiants : sûrs. On parlait déjà du partage. Qui aurait telle charge à Rome quand nous rentrerions, qui reprendrait la maison de tel césarien, qui succéderait aux pontificats laissés vacants. J’ai entendu de mes oreilles des hommes se disputer par avance des sacerdoces et des gouvernements de province. On ne discutait plus s’il fallait vaincre, mais de ce qu’on ferait de la victoire.
On raconte que le camp lui-même était préparé comme pour une fête. Est-ce vrai ?
C’est vrai, et j’ai honte de le dire. Les tentes des grands étaient ornées de branches de myrte fraîche. On avait dressé des tables, sorti la vaisselle d’argent, disposé les lits comme pour un banquet de retour. Des couronnes étaient prêtes. Certains avaient fait rafraîchir le vin. On voulait que le soir de la bataille fût aussi un festin de triomphe. Les vainqueurs ont trouvé tout cela dressé en entrant dans nos lignes ; on me dit qu’ils s’en sont attablés. Voilà notre folie exposée à leurs yeux : nous avions mis la table avant de nous être battus.
D’où venait une telle assurance ? Sur quoi reposait-elle ?
Sur le nombre, d’abord. Nous étions bien plus nombreux, en fantassins et surtout en cavaliers. Notre cavalerie couvrait la plaine, une masse comme je n’en avais jamais vu ranger. On se disait qu’elle déborderait l’aile de César, tomberait sur ses arrières, et que l’affaire serait réglée avant midi. Il y avait aussi le souvenir tout frais de Dyrrachium : quelques semaines plus tôt, devant Dyrrachium, nous avions percé ses lignes, il avait dû lever le siège et décrocher. Nous l’avions vu reculer. Beaucoup en avaient conclu qu’il était à bout, ses hommes affamés, son étoile pâlissante. On tenait la victoire pour acquise avant même de l’avoir cherchée.
Pompée lui-même partageait-il cette assurance ? On le disait plus prudent que son entourage.
Là est le point qui me ronge. Non, je ne crois pas qu’il la partageait. Depuis Dyrrachium, il voulait temporiser, user César par la faim et par la mer, ne pas jouer Rome sur une seule journée. C’était son avis, et c’était le bon. Mais nous l’avons poussé. Nous, les sénateurs. On lui reprochait de traîner, on murmurait qu’il aimait trop commander pour vouloir finir la guerre, on l’a presque accusé de lâcheté. Domitius, Scipion, tant d’autres, réclamaient la bataille rangée. Il a cédé aux siens. Un chef ne devrait jamais céder aux gens comme nous. Nous ne risquions que des mots ; lui risquait tout, et il a tout perdu.
Racontez la bataille, telle que vous l’avez vue. Où étiez-vous ?
À l’arrière, avec les autres togati, près du camp, d’où l’on croyait assister à un spectacle. Au matin les lignes se sont formées. Notre cavalerie s’est ébranlée contre l’aile droite de César, comme prévu, et d’abord elle a paru l’emporter, elle refoulait ses cavaliers. Nous avons crié de joie. Et puis quelque chose s’est passé que personne n’avait vu venir. Il avait caché une réserve de fantassins, en retrait, en oblique. Ces hommes ont surgi et se sont jetés sur nos cavaliers non pas à distance, mais de près, sur eux. Notre cavalerie, cette masse superbe, s’est disloquée d’un coup et s’est enfuie. Elle a fui, vous entendez, sans presque combattre. Et une fois notre aile découverte, tout a suivi. L’infanterie légère massacrée, l’aile enfoncée, le centre qui plie. En un après-midi.
On dit que cette réserve d’infanterie a décidé de tout. Le croyez-vous ?
Je n’ai pas l’art de la guerre, je suis un homme de la curie. Mais oui, je l’ai vu de mes yeux : tout s’est renversé quand ces fantassins de réserve ont reçu et brisé notre cavalerie. On rapporte au camp qu’il leur aurait ordonné de frapper au visage, de viser la figure des jeunes cavaliers plutôt que le corps, sachant qu’ils tiendraient moins à leur beauté qu’à leur vie. Je ne sais si le mot est vrai ou si on le prête après coup, comme on prête toujours des mots aux vainqueurs. Ce que je sais, c’est que notre cavalerie s’est défaite là, et que tout le reste a tenu à ce moment-là.
Et Pompée ? Qu’est-il devenu ? C’est la question que tout le monde se pose.
Personne ne sait. Voilà la vérité, et elle est terrible. Quand l’aile a cédé, on m’a dit qu’il a quitté sa tente, qu’il a regardé un moment le désastre sans un mot, puis qu’il est monté à cheval et a gagné le camp, et de là a disparu. Certains l’ont vu prendre la route de Larissa. D’autres jurent qu’il file vers la côte, vers la mer, là où sa flotte règne encore. Nul ne l’a suivi, nul ne peut dire où il est à cette heure ni ce qu’il compte faire. Nous fuyons vers un homme dont nous ignorons où il se trouve. C’est cela, une déroute : on n’a même plus de chef à rejoindre.
Craignez-vous pour votre vie ? Que fait le vainqueur des sénateurs pris les armes à la main ?
Je devrais craindre, et je crains. Mais on entend déjà, sur les routes, une chose étrange : César aurait donné l’ordre d’épargner les citoyens, de faire quartier aux Romains qui se rendent. Certains des nôtres, dit-on, se sont livrés et ont eu la vie sauve. Est-ce vrai partout, est-ce du calcul, de la clémence, un piège ? Je ne sais. Un vaincu ne peut pas se fier à ce qu’on lui promet. Mais je vous avoue que cette rumeur retient plus d’un fuyard au bord de se rendre plutôt que de mourir dans un fossé. Moi, je marche encore. Je ne me résous pas à tendre les mains à celui contre qui j’ai voté à Rome.
Est-ce fini ? Beaucoup, dans son camp, parlent d’une guerre gagnée. Le pensez-vous aussi ?
Non. Et ce n’est pas l’orgueil du vaincu qui parle, c’est le calcul. Nous avons perdu une bataille, une armée, une plaine. Nous n’avons pas perdu la cause. La flotte est intacte, elle tient la mer, César n’a pas un vaisseau qui vaille contre elle. Il reste des forces et des rois amis en Afrique, l’Orient qui a fourni tant d’hommes. Caton, Scipion, Labienus, d’autres chefs sont vivants et libres. Une journée en Thessalie ne rend pas Rome à César. Si les nôtres se rassemblent ailleurs, tout peut recommencer. À condition de retrouver un chef, et de savoir vers où marcher — et cela, aujourd’hui, nul ne le sait.
Vous parlez de la cause. Mais c’est une guerre entre Romains. Que reste-t-il de la République dans tout cela ?
Vous touchez à la plaie. Nous étions partis défendre le Sénat contre un homme qui marchait sur Rome en armes. C’était juste. Et puis nous nous sommes surpris, la veille, à nous partager la République comme un butin, à réclamer des têtes et des biens, à vouloir la bataille pour hâter nos récompenses. Nous voulions sauver la loi et nous rêvions de proscriptions. Sur ce champ, il n’y avait pas des barbares en face : il y avait des Romains, des hommes qui ont servi sous les mêmes aigles que nous en Gaule. Le sang qui a coulé hier est un sang de citoyens. Quelle victoire aurions-nous fêtée, au juste, sous nos couronnes de myrte ?
Que ferez-vous, maintenant ?
Gagner la mer, si je le peux. Trouver un navire, retrouver ceux des nôtres qui se rassemblent, apprendre enfin où est Pompée et s’il relève la cause. Ou disparaître, si tout est vraiment perdu et que je me trompe. Je ne sais pas. Regardez-moi : un sénateur du peuple romain qui marche sans toge, sans escorte, sans savoir où il va ni pour qui. Avant-hier, nous avions mis la table du triomphe. Je vous le dis comme je le pense : je ne comprends toujours pas comment, entre le lever et le coucher d’un même soleil, nous sommes passés du festin à la fuite. Il me faudra du temps pour le croire.