« Nous assiégeons, et c’est nous qui avons faim » : un légionnaire dans les lignes de Dyrrachium
Vétéran passé l’Adriatique dès l’hiver, il tient un tronçon des retranchements qui enferment Pompée. Le blé manque, la mer est à l’ennemi : il raconte le pain de racine pétri au lait, la bravade des galettes jetées aux Pompéiens, et l’endurance d’une troupe qui affame un adversaire mieux nourri qu’elle.
Derrière les fossés et les palissades qui ceinturent le camp de Pompée, la campagne d’Épire a un visage que ne montrent ni les conducteurs ni les conseils de guerre : celui des hommes qui tiennent les lignes le ventre creux. Nous avons recueilli, sur un tronçon des retranchements, le récit d’un vieux soldat de César, de ceux qui ont passé la mer les premiers cet hiver.
Il parle à hauteur de rang, de ce qu’il voit et de ce qu’il mange, sans rien savoir de plus que son secteur de fossé.
Quintus, légionnaire de César sur les lignes devant Dyrrachium
Personnage composite reconstitué à partir des sources ; ses propos illustrent l’expérience réelle d’un légionnaire de César pendant le blocus de Dyrrachium sans reproduire un individu attesté.
Depuis combien de temps sers-tu sous ce général ?
Depuis les Gaules, il y a des années que je ne les compte plus. J’ai passé le Rubicon derrière ses enseignes, et cet hiver j’étais de ceux qu’il a embarqués les premiers pour franchir la mer, quand le reste attendait encore à Brundisium. Nous n’étions pas toute l’armée, loin de là : sept légions jetées sur cette côte au cœur de la mauvaise saison, dans des barques qui dansaient sous nous. On a débarqué, on a pris Oricum, puis Apollonia, et depuis on ne lâche plus Pompée d’une semelle. Un homme qui a fait tout ce chemin ne va pas reculer devant une racine à manger.
On dit qu’ici, c’est le monde à l’envers : vous assiégez, et c’est vous qui souffrez de la faim.
C’est vrai, et on en rit entre nous pour ne pas en pleurer. Nous avons enfermé Pompée dans nos lignes, nous le tenons collé à la mer, nous avons bâti autour de lui un rempart de terre à perte de vue — et c’est nous, les assiégeants, qui avons le ventre creux, pendant que lui mange à sa faim derrière ses murs. Va donc comprendre. Le siège, ici, ne se joue pas comme les autres. D’habitude, celui qui est enfermé finit par manquer de tout. Cette fois, l’enfermé a la mer dans le dos, et la mer nourrit mieux qu’un champ.
Pourquoi le blé manque-t-il à ce point dans vos rangs ?
Pour deux raisons, et elles tiennent chacune à ce que nous ne pouvons pas changer. La première, c’est que la mer est à eux. Leurs vaisseaux vont et viennent, leur portent le grain de l’Orient, des îles, de partout où Pompée commande — et ils commandent à beaucoup de monde. Nous, la mer nous est fermée : rien ne nous vient d’Italie par là. La seconde, c’est que le pays autour de nous ne donne encore rien. Les blés sont sur pied, mais verts ; la moisson n’est pas mûre. Nous sommes entre deux récoltes, celle qu’on ne peut plus tirer d’Italie et celle qui n’est pas encore prête ici. Voilà pourquoi un homme qui assiège une ville se retrouve à gratter la terre pour trouver de quoi tenir.
Justement, on parle d’une racine dont vous faites du pain. Qu’est-ce que c’est ?
Ce sont les gars qui n’étaient pas de corvée qui l’ont trouvée, à force de fouiller les champs et les marais. Une racine qu’on tire de la terre, qu’on écrase, et qu’on détrempe avec du lait. Ça fait une pâte, on en cuit des galettes qui ressemblent à du pain — de loin. Ça n’a pas le goût du pain, mais ça tient au ventre, et il y en a en quantité, c’est le principal. On s’est passé le tour de main de tente en tente. Aujourd’hui, dans mon coin de ligne, il n’y a pas un contubernium qui n’en ait fait cuire. On ne meurt pas de faim, tant qu’il pousse de ces racines dans cette terre-là.
On raconte que vous en avez jeté aux Pompéiens. C’est vrai ?
Vrai, et je l’ai fait de mes mains. Nos lignes touchent presque les leurs par endroits ; quand on parlemente d’un fossé à l’autre, leurs sentinelles nous lancent qu’on va crever de faim, que César nous mène à la ruine, qu’on ferait mieux de passer chez eux tant qu’on tient debout. Alors on leur a balancé nos galettes à la figure, une poignée par-dessus le fossé, en leur criant qu’ils attendraient longtemps de nous voir plier par le ventre. Tant que la terre nous donnera ces racines, on ne lâchera pas le siège. Je te dis là notre fierté, remarque, pas la leur : eux ont dû rire de nous voir manger des galettes de boue. Mais nous, ce jour-là, on s’est sentis les plus forts, le creux à l’estomac ou pas.
La racine, ce n’est tout de même pas tout ce que vous avez à manger ?
Non, sans quoi on serait déjà couchés. Ce qui manque, c’est le blé, le vrai, celui qu’on moud et dont on fait le pain du soldat. Le reste, on l’a encore. L’Épire est un pays à bétail : de la viande, il en vient, et on la tient en grand prix, ce qui n’était pas le cas quand on avait du grain à discrétion. On nous distribue de l’orge aussi, quand il y en a. On la prend sans faire les difficiles. Entre nous, on se dit en plaisantant qu’on mange l’orge des punis — d’ordinaire, c’est la ration qu’on donne à la cohorte qui a démérité, à la place du froment. Ici, personne n’a démérité ; c’est la disette qui nous met à l’orge, pas le centurion. Mais la plaisanterie fait passer la bouchée.
Et le travail sur les lignes, pendant ce temps ?
Il ne s’arrête jamais, voilà le pire. On a faim et on creuse quand même. La pioche pèse plus lourd que le glaive, dans une campagne pareille. Il faut allonger le fossé, dresser le remblai, planter la palissade, tenir les redoutes — nous en avons semé des dizaines sur ces collines, tout le long du tracé. Le tracé est long, trop long peut-être pour le nombre que nous sommes : il faut le garnir partout à la fois, et là où nous sommes clairsemés, on veille d’autant plus. Un homme qui a passé la journée la pelle à la main, le ventre creux, et qui prend la garde la nuit venue, celui-là gagne son pain de racine, je te le dis.
La solde, au moins, tombe-t-elle ?
La solde, César l’a doublée, et ce n’est pas rien : personne, avant lui, n’avait fait cela pour le soldat. On ne peut pas dire qu’il nous tienne le gousset serré. Seulement, vois-tu, l’argent ne se mange pas. Quand il n’y a plus de blé à acheter à trois lieues à la ronde, tu as beau avoir tes as dans ta bourse, tu ne mords pas dedans. Et puis sur la solde, on retient toujours de quoi : l’habit, l’équipement, ce qu’on met en commun à la tablée. Non, ce n’est pas l’argent qui manque dans nos rangs. C’est le grain. Un général peut doubler la paie ; il ne peut pas doubler une moisson qui n’est pas mûre.
Comment voyez-vous l’ennemi d’en face, mieux nourri que vous ?
On les voit gras et nous maigres, et ça n’aide pas à les aimer. Ils sont plus nombreux — le double, à ce qu’on dit, je ne les ai pas comptés — et ils ont une cavalerie comme je n’en ai jamais vu, des chevaux à ne plus savoir où les mettre. Leurs bateaux les nourrissent, leurs rois d’Orient leur envoient de tout. Mais je vais te dire : ils ont beau manger mieux, ce sont eux qui restent enfermés. Et l’eau, nous la leur avons coupée, ou détournée, là où elle descendait vers leur camp : qu’ils aient du blé tant qu’ils voudront, un homme et un cheval, ça boit. La faim d’un côté, la soif de l’autre. Ce siège, personne ne le mène le ventre plein.
Vous n’étiez pas si nombreux, disais-tu. Cela a-t-il changé ?
Oui, les Dieux merci. Pendant des semaines on est restés à moitié, les sept légions passées l’hiver, à tenir tête à toute l’armée de Pompée en priant qu’Antoine finisse par passer avec le reste. La mer était à l’ennemi, ses vaisseaux guettaient le détroit ; à chaque tempête on se demandait si on reverrait nos camarades ou s’ils dormaient au fond. Et puis il y a deux mois, Antoine a forcé le passage et nous a rejoints avec les légions restées à Brundisium. Ce jour-là, on a respiré. Réunis enfin, c’est ce qui a permis de resserrer nos lignes autour d’eux comme nous l’avons fait. La faim n’a pas lâché pour autant — plus de bouches, ce n’est pas moins de disette — mais un homme se bat mieux quand il n’est pas seul.
Pourquoi tenir, alors, plutôt que de passer chez eux comme ils vous y invitent ?
Parce qu’on ne quitte pas César. Ceux qui parlent de passer chez Pompée, je n’en connais pas dans ma tablée, et s’il y en a, ils se taisent, car ici on ne les aimerait pas. Cet homme nous a menés de victoire en victoire depuis les Gaules ; il partage la peine, il couche au camp comme nous, il a doublé notre paie quand nul n’y songeait. On lui doit bien de manger des galettes de racine sans geindre. Et puis il y a les camarades : tu ne lâches pas les hommes de ta tente, ceux avec qui tu creuses et tu montes la garde. Lâcher, ce serait les trahir. On tient pour César, on tient les uns pour les autres, et on tient parce qu’au bout, si la Fortune nous garde, il y aura une part à toucher et une terre à recevoir. Un soldat endure beaucoup, pour peu qu’il espère.
Comment cela va-t-il finir, ce siège, selon toi ?
Si je le savais, je serais devin, pas soldat. Personne ne le sait, ni dans nos rangs ni, je crois, sous la tente du général. On tient Pompée, mais on ne l’a pas réduit ; il a la mer et le nombre, nous avons les lignes et l’obstination. Peut-être que la faim finira par le faire sortir, ou par nous faire craquer nous d’abord — j’ai vu des sièges tourner dans un sens comme dans l’autre. Ce que je sais, c’est que demain je reprendrai la pioche, que je cuirai ma galette, et que je monterai la garde à mon fossé. Le reste appartient aux Dieux et au général. Nous, on fait notre journée, et on attend de voir de quel côté la balance penchera.