Deux armées dans nos blés : la Thessalie prise entre les enseignes
Marchand de grain dans un bourg de la plaine, il voit passer les colonnes romaines depuis des semaines. Réquisitions, bêtes emmenées, granges vidées : le récit d’un homme du dehors, que la querelle des grands n’a pas convié mais qui la nourrit.
Loin des enseignes et des conseils de guerre, la campagne de Thessalie a un autre visage : celui des bourgs qui voient passer les colonnes, cèdent leur grain et comptent leurs bêtes. Nous avons recueilli le récit d’un marchand de la plaine, spectateur forcé d’une querelle qui n’est pas la sienne.
Nikias, marchand de grain dans un bourg de la plaine thessalienne
Personnage composite reconstitué à partir des sources ; ses propos illustrent une position réelle de l’époque — celle des populations de Thessalie prises dans le passage des armées — sans reproduire un individu attesté.
Depuis quand voyez-vous des soldats romains dans la plaine ?
Les premiers cavaliers, on les a vus il y a des semaines, du côté des collines. On a cru d’abord que c’était une bande, comme il en passe. Puis il en est venu d’autres, et d’autres encore, et un matin on a compris que ce n’étaient pas des bandes mais des armées. Deux, pour être exact. On les distingue de loin aux enseignes qu’ils portent en tête des colonnes. Elles ne s’arrêtent plus. On les entend marcher la nuit, on voit leurs feux le soir sur les hauteurs. Un homme de mon âge a connu bien des passages de troupes, mais deux armées romaines qui campent en même temps dans la même plaine, cela, personne ici ne s’en souvient.
Comment cela commence-t-il, concrètement, pour un bourg comme le vôtre ?
Cela commence par des cavaliers qui entrent, demandent qui commande, et veulent voir les greniers. Ils comptent. Ils comptent les sacs, les bêtes, les jarres d’huile. Ils repartent, et le lendemain vient une colonne avec des chariots vides. On charge. On n’a pas le choix : ils sont armés, on ne l’est pas. Le premier jour, on discute encore, on cache une part. Le deuxième, on a compris qu’il vaut mieux donner de bonne grâce ce qu’on ne peut pas garder, parce que ceux qui résistent, on raconte qu’il leur en cuit.
Vous parlez de grain. Combien prennent-ils ?
Beaucoup. Nous venons de rentrer la moisson, les aires sont pleines, et c’est justement pour cela qu’ils sont là au bon moment pour eux, au mauvais pour nous. Une armée mange comme rien de ce que vous avez vu. Des milliers d’hommes, il faut les nourrir chaque jour, et leurs bêtes avec. On leur mesure le grain au modius, et le modius, chez nous, il file vite quand ce sont des légions qui tiennent la mesure. Ce que j’avais mis de côté pour vendre à l’automne, pour semer, pour passer l’hiver, une part est partie dans leurs chariots. Ils disent qu’ils paieront. Certains laissent une marque, un billet, un mot d’un officier. Un billet ne se mange pas.
Et les bêtes ?
Les bêtes, c’est pire, parce qu’une bête, on ne la remplace pas d’une saison à l’autre. Ils prennent les bœufs pour tirer, les mulets pour porter, et les chevaux, ils les veulent tous. L’une des deux armées manque de cavalerie, dit-on, et cherche des montures partout ; l’autre en a tant qu’il lui faut du fourrage pour un troupeau entier. Résultat, celui qui avait deux bœufs pour son champ se retrouve à en atteler un seul, ou aucun. Un attelage perdu à la fin de Quintilis, c’est un champ qu’on ne laboure pas à l’automne. Ils ne pensent pas à cela. Ils pensent à demain, à la marche de demain, pas à nos semailles.
Les deux camps se comportent-ils de la même façon avec les gens de la plaine ?
On voudrait qu’il y en ait un bon et un mauvais, cela rendrait les choses plus simples. La vérité, c’est qu’ils ont tous les deux faim, et un homme qui a faim n’est le bon voisin de personne. On dit du camp qui vient de l’ouest qu’il a manqué de tout ces dernières semaines, qu’il a mangé jusqu’aux racines dans les mauvais jours ; celui-là, quand il arrive quelque part, il ne laisse pas grand-chose. L’autre est mieux pourvu, il a la mer derrière lui et des vaisseaux qui l’approvisionnent, à ce qu’on raconte, il paie plus volontiers et laisse davantage. Mais qu’il paie ou non, ce qu’il emporte, on ne l’a plus. Pour le paysan, la différence tient à peu de chose.
On dit qu’une ville qui a fermé ses portes a été prise. Qu’avez-vous entendu ?
On l’entend, oui, et cela circule vite d’un bourg à l’autre, plus vite que les chariots. Une place, du côté de l’intérieur, aurait refusé d’ouvrir à l’une des deux armées, comptant sur ses murs et sur ce qu’on disait des revers de ce chef-là. Les murs n’ont pas tenu longtemps. On raconte qu’elle a été emportée d’assaut en quelques heures, livrée aux soldats, vidée. Je n’y étais pas, je rapporte ce qui se dit sur les chemins. Mais depuis qu’on le raconte, plus personne, ici, ne parle de fermer sa porte. On ouvre, on donne, on courbe l’échine et on prie que la colonne suivante passe sans s’arrêter.
Comment vivent les paysans, ceux des petites terres autour du bourg ?
Dans la peur, du matin au soir. Ils ne savent pas, le matin, laquelle des deux armées leur tombera dessus, ni ce qu’elle voudra. Un homme qui laboure lève la tête à chaque poussière sur la route. Beaucoup ont porté leur grain dans les bois, l’ont enterré dans des fosses, muré une part dans les caves. Ils envoient les femmes et les enfants plus haut, vers les villages de la montagne, là où les chariots ne montent pas. Ceux qui ont un troupeau l’ont poussé dans les gorges. On vit comme des gens qui attendent l’orage, sauf que l’orage, celui-là, on ne sait pas quand il crèvera ni sur qui.
Comprenez-vous pourquoi ces deux armées se cherchent chez vous, en Thessalie ?
Franchement, non, et je crois que personne ici ne le comprend vraiment. Ce sont des Romains contre des Romains, une querelle qui est née loin, à Rome, entre des hommes que nous ne connaissons pas et qui ne nous connaissent pas. On nous dit les noms des grands chefs, on nous dit que l’un fut le maître de la mer et de l’Orient, que l’autre vient des Gaules. Ce sont des noms. Ce que je vois, moi, c’est qu’ils ont choisi notre plaine pour vider leur querelle, sans doute parce qu’il y a de l’eau, de l’herbe et du blé — le nôtre. Nous n’y sommes pour rien. Nous fournissons le décor et le pain, voilà notre part dans cette affaire.
Les grands chefs, justement, se soucient-ils des gens comme vous ?
Un chef qui commande des dizaines de milliers d’hommes ne voit pas un marchand de grain, ni un laboureur, ni sa femme. Nous ne sommes pas dans son regard. Nous sommes une ligne dans les comptes d’un intendant : tant de modii ici, tant de bêtes là. Quand l’officier vient compter mes sacs, il est poli, parfois même il s’excuse à sa manière, mais il compte quand même, et il emporte. Ce n’est pas de la cruauté, c’est de l’indifférence, et je ne sais pas ce qui est le pire. La cruauté, au moins, vous a remarqué. L’indifférence vous passe dessus comme la roue passe sur le sillon.
Le marché, les prix, les échanges : qu’est-ce que tout cela devient ?
Il n’y a plus de marché comme avant. Qui va porter du grain à vendre quand deux armées le prennent gratis sur les chemins ? Le peu qui reste vaut soudain très cher, et pourtant personne n’ose le sortir au grand jour. On échange en cachette, entre voisins, une mesure d’orge contre de l’huile, une chèvre contre du sel. La monnaie romaine circule, leurs soldats en ont dans les camps et achètent parfois du vin, des poules, ce qu’ils trouvent — mais un homme prudent préfère encore le troc à une pièce, car une pièce, si le mauvais soldat vous voit la compter, il vous la reprend avec le reste.
Ces deux armées, croyez-vous qu’elles vont bientôt s’en aller ?
On ne parle plus que de cela dans les bourgs : s’en vont-ils, restent-ils, se battront-ils ? Personne n’en sait rien, et j’ai appris à me méfier de ceux qui prétendent savoir. On voit bien qu’ils se rapprochent, qu’ils campent maintenant à portée l’un de l’autre, que les cavaliers s’observent. Certains disent qu’il faudra bien que cela se décide, que deux armées si près ne peuvent pas rester longtemps face à face sans qu’il se passe quelque chose. D’autres disent que le plus prudent des deux temporisera, qu’il attend que la faim fasse le travail. Moi, je ne fais pas de pronostic. Je regarde mes greniers se vider et je compte les jours.
Et vous, qu’espérez-vous ?
Qu’ils s’en aillent. Peu m’importe lequel l’emporte, peu m’importe le nom qu’on inscrira dans leurs annales à Rome. Ce ne sont pas nos affaires, ce ne sont pas nos chefs, ce n’est même pas notre langue. J’espère qu’un matin la plaine sera vide, que les enseignes auront disparu derrière les collines, et qu’il me restera assez de grain pour semer et assez de bêtes pour labourer. C’est tout ce qu’un homme comme moi peut demander. Que les grands se disputent le monde ailleurs, et qu’ils nous laissent nos champs. La terre, elle, ne prend pas parti. Elle demande seulement qu’on la travaille avant l’hiver.