Devant Dyrrachium : César tente d’enfermer Pompée
Ses forces enfin réunies, le proconsul enserre l’armée de Pompée dans un réseau de retranchements, contre la côte, près de Dyrrachium. Mais l’adversaire, adossé à la mer et nourri par sa flotte, tient bon : nul ne sait si les lignes le contraindront ou si l’usure jouera contre l’assiégeant.
La guerre entre citoyens a quitté l’Italie. Depuis l’hiver, Caius Julius César, proconsul, tient pied sur la rive de l’Épire, en face de la Macédoine où Cnaeus Pompée le Grand a rassemblé la plus grande armée qu’un Romain ait levée contre un autre Romain. Le théâtre n’est plus le forum ni les cités d’Italie : il est ici, sur ces collines qui dominent la côte, entre deux camps qui se surveillent à portée de trait.
Le passage lui-même avait tenu du coup de main. On rapporte que César profita, au cœur de la mauvaise saison, d’un relâchement de la surveillance ennemie pour jeter une partie de ses légions sur cette côte que la flotte adverse croyait fermée ; les places d’Oricum et d’Apollonia lui ouvrirent leurs portes presque sans combat. Restait l’autre moitié de l’armée, demeurée sur la rive d’Italie. Elle a fini par forcer le détroit : Marc Antoine, malgré les escadres pompéiennes, a fait passer les légions et la cavalerie qui manquaient, et a rejoint le camp. César dispose désormais de toutes ses forces.
Les deux armées ne se cherchent plus : elles se tiennent. César a manœuvré pour acculer Pompée contre la mer, du côté de Dyrrachium, et entreprend de l’enfermer dans un long réseau de retranchements. Rien n’est décidé : c’est une guerre de lignes, de faim et d’attente, où chacun compte les jours et guette la voile qui apportera à l’autre le renfort ou la disette.
La traversée d’hiver
Les hommes venus d’Italie racontent une première embarcation à la nuit et par gros temps, sur des navires trop peu nombreux, dans un bras de mer que patrouillaient les escadres pompéiennes. Le débarquement s’était fait sur une côte hostile, loin des ports fortifiés que l’ennemi occupe plus au nord ; il avait fallu ensuite gagner de vitesse les garnisons adverses pour s’assurer d’Oricum et d’Apollonia, qui commandent les routes de l’intérieur.
La flotte ennemie, un moment prise de court, avait vite repris le contrôle des passages, et longtemps la moitié restée en Italie n’avait pu suivre. C’est là qu’Antoine, dit-on, saisit une fenêtre de vent favorable pour lancer ses transports et franchir le détroit d’un trait, plus au nord que prévu, la flotte adverse à ses trousses. La jonction faite, César a réuni ce qui lui manquait ; mais la mer, elle, reste à l’ennemi, et chaque convoi de vivres qu’il attend encore d’Italie dépend d’une fenêtre de beau temps et d’un instant d’inattention chez l’adversaire.
Une guerre de lignes
Pompée s’est retranché sur les hauteurs qui dominent la côte, près de Dyrrachium, appuyé à la mer qui le nourrit. César a répondu en traçant des lignes de circonvallation : un long chapelet de camps, de forts et de fossés destiné à ceinturer l’adversaire, à lui interdire le fourrage et les pâtures, à l’étouffer sans bataille rangée. Sur ce terrain coupé de collines, les deux armées se font face si près que les sentinelles s’observent et que les escarmouches sont quotidiennes.
Le paradoxe de ce siège est que l’assiégeant souffre autant que l’assiégé. Pompée, ravitaillé par mer, ne manque de rien ; c’est le camp de César, coupé de l’Italie et pressant un pays déjà pillé, qui connaît la disette. Les soldats, dit-on, en sont réduits à des pains grossiers de racines. Chacun mise sur le temps : César veut forcer la décision avant que la faim ne le brise ; Pompée, sûr de ses arrières et de sa flotte, semble décidé à laisser l’usure faire son œuvre.
On dit César pressé jusqu’à l’imprudence. Le bruit court au camp qu’au fort de l’attente, impatient de hâter des renforts encore en chemin, il aurait tenté de gagner l’autre rive de nuit sur une simple barque, en pleine tempête, et n’aurait renoncé qu’au dernier moment devant la fureur des flots. On prête au batelier qui le portait sans le connaître un mot resté dans les mémoires du camp ; nous le rapportons comme on le raconte, sans en garantir la lettre.
Le nombre contre la manœuvre
Le rapport de forces reste lourd. On dit Pompée à la tête d’une armée près de deux fois plus nombreuse que celle de César, et surtout maître d’une cavalerie sans commune mesure avec la sienne, grossie des contingents et des princes d’Orient venus à son appel. César, lui, oppose l’aguerrissement de légions qui l’ont suivi des Gaules et une audace qui a déjà surpris l’ennemi une fois.
C’est autour de ce déséquilibre que tourne toute la campagne. Enfermer par des lignes un adversaire plus fort et mieux ravitaillé est une gageure ; César paraît vouloir compenser par l’ouvrage et l’endurance ce que le nombre lui refuse. Reste à savoir combien de temps un camp affamé pourra tenir un siège aussi vaste, et si Pompée se laissera enfermer sans chercher la trouée.
Une guerre qui attend
Nul, ici, ne saurait dire où penche l’avantage. On voit deux stratégies opposées se mesurer sans se toucher : d’un côté l’audace de César, qui a osé la traversée, réuni ses forces et cherche le choc ; de l’autre la patience de Pompée, maître de la mer, fort du nombre, qui paraît vouloir vaincre par la durée plutôt que par les armes. Aucune ne l’a encore emporté, et l’on ignore laquelle des deux la campagne récompensera.
Ce que l’on tient pour sûr est mince : César est en Épire, ses forces sont réunies, ses lignes enserrent Dyrrachium, et la mer reste à l’ennemi. Le reste — la solidité de ces lignes, l’heure d’une bataille, le lieu où elle se livrerait, le camp que la fortune servira — appartient aux jours qui viennent. Nous rapportons ce que l’on voit et ce que l’on dit au camp, sans confondre les deux.