César décroche vers la Thessalie, Pompée sur ses talons
Après son échec devant Dyrrachium, le proconsul s’enfonce dans l’intérieur de la Grèce. Pompée le suit à distance. Dans le camp du Grand, l’entourage sénatorial réclame la bataille rangée que leur chef, jusqu’ici, refusait de livrer.
Les deux armées ne se lâchent plus. Depuis que César a levé le siège de Dyrrachium et tourné le dos à la côte, il marche vers l’intérieur, à travers l’Épire puis vers la Thessalie, et Pompée le suit. On ne voit pas encore, du camp, ce que cherche l’un ou l’autre. Mais chacun sent que la campagne a changé de nature. Devant Dyrrachium, on se battait pour des lignes et pour du blé. Ici, dans ces plaines ouvertes, rien n’empêche plus les deux masses de se joindre le jour où l’un des deux chefs le voudra.
Le décrochage de César n’est pas une fuite désordonnée, quoi qu’en disent, dit-on, certains au camp d’en face. Ses colonnes se sont retirées en ordre, ont couvert leurs arrières, ont gagné des pays où l’on trouve à manger. Le proconsul, qui a manqué de tout devant Dyrrachium, va vers des cités et des récoltes. On l’a vu chercher la jonction avec les troupes qu’il avait détachées vers l’intérieur. Il rassemble ses forces avant de faire face.
De l’autre côté, Pompée avance avec l’assurance d’un homme qui tient l’avantage. Il l’a montré sous Dyrrachium : c’est lui qui a percé les lignes, lui qui a contraint l’adversaire à décrocher. La question qui court d’un bivouac à l’autre n’est plus de savoir s’il peut battre César, mais s’il consentira à le faire dans une bataille rangée — ou s’il s’en tiendra à la guerre patiente qui, jusqu’ici, lui a réussi.
Deux manières de faire la guerre
Depuis le début de la campagne de Grèce, Pompée fait la guerre à sa façon : sans hâte, en s’appuyant sur ce qu’il possède et que César n’a pas. Il tient la mer avec sa flotte, il tient le ravitaillement, il commande à des rois et à des cités qui lui envoient hommes, chevaux et vivres. Devant Dyrrachium, cette supériorité a fini par étrangler le camp adverse, réduit à la disette. Le calcul du Grand est simple : le temps travaille pour lui, la faim usera l’ennemi, il n’a nul besoin de risquer tout sur une seule journée.
César, lui, ne peut pas attendre. Une armée qui manque de blé et qu’aucune flotte ne ravitaille ne se nourrit qu’en marchant, en pays neuf, de récolte en récolte. Son intérêt à lui est inverse : forcer la décision, obtenir la bataille pendant que ses hommes tiennent encore. C’est pourquoi il offre le combat, dit-on, chaque fois que le terrain s’y prête, et range parfois ses lignes en vue de l’adversaire. Deux logiques opposées se font face, et tout, désormais, dépend de laquelle des deux l’emportera dans la tête des chefs.
Le conseil de Pompée réclame d’en découdre
Ce qui se dit du camp pompéien, on ne le rapporte ici que sous réserve : on parle d’un camp par ouï-dire, par ce que colportent transfuges, prisonniers et messagers. Mais le même bruit revient de trop de bouches pour être négligé. Autour de Pompée, l’entourage sénatorial pousse à la bataille rangée. Beaucoup de ces hommes ont quitté l’Italie, tout abandonné, et supportent mal une guerre qui s’éternise loin de Rome. Ils tiennent l’avantage pour acquis et voudraient en finir d’un coup.
On nomme, parmi les plus pressants, Lucius Domitius Ahenobarbus, que César avait jadis relâché en Italie et qui n’a rien pardonné, et Metellus Scipion, le beau-père de Pompée, dont les légions venues de Syrie viennent de rejoindre le gros de l’armée. On cite aussi Favonius et d’autres sénateurs qui, dit-on, se partagent déjà en paroles les charges et les biens des vaincus, et reprochent à Pompée de faire durer la guerre pour prolonger un commandement qui le met au-dessus de tous. La tradition rapporte même que Domitius Ahenobarbus le raillait par dérision en l’appelant « Agamemnon » et « roi des rois », pour se moquer de l’autorité qu’il exerce sur tant de consulaires. Ce sont là propos de camp, à prendre pour ce qu’ils valent.
Face à cette pression, la position du Grand serait plus prudente. On le dit peu désireux de risquer d’un seul jet une armée qu’il a mis des mois à réunir, quand la faim et la mer travaillent pour lui. Mais un chef, fût-il Pompée, ne commande pas seul à un camp plein de sénateurs qui furent consuls et se croient ses égaux. Cédera-t-il pour n’être pas accusé de lâcheté ou d’ambition ? Ou tiendra-t-il bon dans sa guerre d’usure ? Nul ne le sait, au camp, et lui-même peut-être pas encore.
Ce que l’on voit, ce que l’on ignore
Ce que l’on peut mesurer de l’œil, c’est la disproportion des forces. L’armée de Pompée est la plus nombreuse, de loin — on l’estime, en gros, à près du double de celle de César en fantassins, et surtout très supérieure en cavalerie, dont elle aligne une masse imposante. Les chiffres précis, prudence : les plus spectaculaires qui circulent viennent du camp de César lui-même, qui a intérêt à grandir l’adversaire qu’il affronte. On les donne donc en ordre de grandeur, sans les figer.
Reste l’essentiel, qui n’est pas dans les nombres. On rapporte — c’est déjà une tradition qui court d’un feu de camp à l’autre — qu’au soir de Dyrrachium, voyant l’ennemi renoncer à l’achever, César aurait dit que l’adversaire aurait vaincu ce jour-là s’il avait eu à sa tête un homme qui sût vaincre. Mot d’après coup, invérifiable, mais qui dit bien l’enjeu du moment : Pompée a l’avantage et le temps ; il lui reste à décider s’il s’en sert en patientant ou en frappant. Les deux armées, désormais, campent à portée l’une de l’autre dans les plaines de Thessalie, et attendent.