Le camp de Pompée est tombé, mais Pompée court encore
Au lendemain du choc, le retranchement pompéien est aux mains de César et ses lignes se sont vidées. Cnaeus Pompeius Magnus, lui, a quitté le champ : on le dit passé par Larissa, puis parti vers la mer. Sa route reste inconnue.
Deux jours après la bataille rangée livrée dans la plaine près de Pharsale, le camp de Cnaeus Pompeius Magnus est pris. Nous écrivons ces lignes depuis l’enceinte conquise, au milieu des tentes que les vaincus ont abandonnées. La déroute d’avant-hier s’est achevée ici : l’aile de cavalerie rompue, puis l’infanterie refoulée, les fuyards ont reflué sur leur propre retranchement, et celui-ci n’a pas tenu jusqu’au soir.
Ce que nous voyons dans le camp raconte la journée mieux qu’aucune dépêche. Beaucoup, ici, s’attendaient à festoyer en vainqueurs : on a trouvé des tables dressées, des tentes garnies de verdure, de la vaisselle sortie, comme si la victoire avait été tenue pour acquise avant le combat. La déconvenue n’en paraît que plus lourde. Nous rapportons ce que nos yeux relèvent sur place, sans préjuger de ce qu’on en dira à Rome.
Pompée, dit-on, est rentré à cheval dans son camp au moment où tout cédait, puis en est reparti aussitôt. On le dit gagné vers Larissa, puis vers la côte. Au-delà, nul ne sait. Aucun de ceux que nous avons interrogés au camp ne peut dire vers quel port, quelle province ou quel appui il se dirige. Son sort demeure entier.
Un camp qui se rend et une armée qui se disperse
La prise du retranchement n’a pas mis fin à tout. Une partie des vaincus s’est repliée sur les hauteurs voisines ; on parle de tractations, de soldats qui déposent les armes et se remettent à la merci du vainqueur. César, à ce qu’on entend au camp, aurait fait épargner les Romains qui se rendaient. Nous rapportons ces gestes de clémence tels qu’on nous les donne, sans pouvoir encore en mesurer l’étendue.
Les pertes restent impossibles à chiffrer avec certitude. Les corps sont nombreux du côté pompéien, moins du côté de César, mais les comptes qui circulent varient du simple à plusieurs fois selon la bouche qui les avance — et les chiffres les plus élevés viennent du camp même du vainqueur. Nous nous garderons d’en arrêter un. On prête à des officiers présents, tel Asinius Pollion, des estimations plus mesurées que celles qu’on colporte déjà de tente en tente.
Parmi les chefs pompéiens, plusieurs manquent, plusieurs ont fui. Domitius Ahenobarbus, lui, a péri dans la fuite, abattu par les cavaliers de César ; Metellus Scipion et Titus Labienus, l’ancien lieutenant de César passé à l’ennemi et qui commandait la cavalerie brisée, en revanche, ont disparu, nul ne sait où. Chacun de ces noms, dispersé sur les routes de Thessalie, est une part de la guerre qui continue.
Une victoire décisive n’est pas une guerre finie
Il faut le dire nettement, contre la griserie qui gagne ce camp : la bataille est gagnée, la guerre ne l’est pas. Le parti rassemblé autour de Pompée gardait, avant Pharsale, bien plus qu’une armée dans cette plaine.
La mer, d’abord, ne lui a pas échappé. Les flottes qui nous ont affamés devant Dyrrachium croisent toujours ; ce sont elles qui rendent possible la fuite de Pompée et qui pourraient, demain, porter ailleurs les vaincus d’aujourd’hui. Tant que la côte et les détroits obéissent aux siens, un chef qui a perdu une bataille n’a pas perdu le moyen d’en préparer une autre.
L’Afrique, ensuite, reste un foyer entier du parti sénatorial, avec des forces et des rois pour appui. Ajoutez les provinces d’Orient, les rois clients qui ont fourni argent, cavaliers et navires : rien de tout cela n’a été rangé dans la plaine de Pharsale. Une seule journée a défait une seule armée.
Nous n’écrirons donc pas que la République est sauvée, ni qu’elle est perdue : ce serait, dans les deux cas, dire plus que nous ne savons. Ce que nous savons tient en peu de mots. Un camp est pris. Une armée est dispersée. Le chef vaincu est vivant, en fuite, hors d’atteinte. Et la guerre entre citoyens, ouverte au passage du Rubicon, n’a pas trouvé ici son terme.