Dans la plaine de Pharsale, César brise l’armée de Pompée
Rangées face à face dès l’aube en Thessalie, les deux armées romaines se sont heurtées aujourd’hui. Malgré une infanterie moitié moins nombreuse et une cavalerie très inférieure, César a rompu l’aile de Pompée et emporté le champ. Pompée a quitté le terrain ; on ignore où il se dirige.
Il y a des semaines que les deux armées se cherchaient dans la plaine, sans qu’aucune veuille descendre la première du terrain élevé où elle campait. Ce matin, pour la première fois, les lignes de Pompée sont descendues assez bas pour que César accepte le combat. Les enseignes ont été portées en avant, et l’on a compris, de part et d’autre, que la journée serait celle de la bataille rangée que l’entourage de Pompée réclamait depuis le décrochage de Dyrrachium.
Nous écrivons depuis le camp de César, sur la marche puis sur le champ même, dans le fracas et la poussière où rien ne se voit d’un seul coup d’œil. Ce qui suit est ce que nous avons pu voir et recouper avec les officiers au soir : le récit reste partiel, et les chiffres qui courent déjà d’un camp à l’autre sont à prendre pour ce qu’ils sont, des estimations lancées à chaud.
Une chose était visible de tous avant même le premier choc : la disproportion. L’armée de Pompée déployait beaucoup plus d’enseignes que celle de César, et surtout une masse de cavalerie sans commune mesure avec la nôtre, rangée en une seule aile compacte. C’est de ce côté que devait se jouer la journée, et chacun le savait.
Deux lignes inégales dans la plaine
Les deux armées se sont rangées selon l’ordre romain, sur trois lignes de cohortes, un fleuve étroit — l’Énipeus — couvrant une extrémité du dispositif. Pompée tenait son aile appuyée à ce cours d’eau ; César lui faisait face de l’autre bord. Le proconsul avait placé sa dixième légion, la plus éprouvée, à son aile droite, là où l’espace restait ouvert et où l’on attendait le coup.
En face, Pompée avait massé toute sa cavalerie, ses archers et ses frondeurs sur son aile gauche, avec l’intention manifeste de déborder l’aile droite de César, de la tourner et de prendre son infanterie à revers. C’est Titus Labienus, l’ancien lieutenant de César en Gaule passé au camp adverse, qui commandait cette cavalerie. On rapporte qu’il s’était fait fort, devant le conseil de Pompée, de disperser à lui seul les cavaliers de César et de décider ainsi de la bataille.
Le commandement des ailes se répartissait des deux côtés entre les grands noms de la guerre. Chez César, Marc Antoine tenait l’aile gauche, appuyée au fleuve ; Domitius Calvinus le centre ; à droite, Publius Sylla et César lui-même, avec la poignée de cavaliers gaulois et germains qui nous restait. Chez Pompée, Afranius commandait à droite, Metellus Scipion — son beau-père — le centre, et Pompée s’était placé à gauche, derrière la grande aile de cavalerie, avec Domitius Ahenobarbus dans les rangs.
Sur les effectifs, prudence. On donne pour l’armée de Pompée près du double de fantassins de celle de César, et une cavalerie plusieurs fois supérieure — les chiffres les plus élevés, autour de quarante-cinq mille hommes contre un peu plus de vingt mille, et jusqu’à sept mille cavaliers, viennent de l’entourage de César lui-même, qui a intérêt à faire grande sa victoire. D’autres au camp avancent des nombres plus modérés. Nous retenons l’ordre de grandeur, non le décompte : Pompée était le plus fort en hommes, très supérieur en chevaux, et personne ne le contestait ce matin.
La charge de Labienus et la réserve cachée
Le signal donné, les deux fronts d’infanterie ont couru l’un vers l’autre, lancé les javelines et tiré l’épée. Presque au même instant, toute la cavalerie de Labienus s’est ébranlée contre l’aile droite de César et, par le nombre, a d’abord repoussé nos quelques escadrons, qui ont cédé du terrain comme il était prévu. Un moment, on a cru l’aile tournée : les cavaliers pompéiens débordaient, se déployaient pour prendre l’infanterie de flanc.
C’est alors qu’a joué la manœuvre que César avait préparée et tenue secrète. Il avait, avant la bataille, prélevé plusieurs cohortes sur sa troisième ligne pour en former une quatrième, placée en oblique derrière son aile droite, à couvert, avec l’ordre de ne bouger qu’à son signal. Au moment où la cavalerie de Labienus s’est engagée et désordonnée dans sa poursuite, ces cohortes ont surgi et l’ont reçue de pied ferme.
Nos vétérans, dit-on, ne lançaient pas leurs javelines à distance mais s’en servaient de haut, contre les cavaliers. La tradition qui court déjà au camp veut que César ait recommandé de frapper au visage, sachant que ces jeunes cavaliers, plus soucieux de leur figure que de la victoire, ne soutiendraient pas des coups portés aux yeux. Nous rapportons le propos sans en garantir les mots : c’est de cela que parlent ce soir les hommes de la dixième.
L’aile cède, puis tout le front
Reçue de front par cette réserve, la cavalerie de Labienus a rompu et s’est enfuie en désordre, sans se rallier. Du coup, tout le calcul de Pompée s’effondrait : son aile gauche, qui devait envelopper César, se trouvait au contraire découverte. Les archers et les frondeurs, restés sans la protection des cavaliers, ont été taillés en pièces ou dispersés.
Les cohortes de la quatrième ligne, une fois la cavalerie balayée, ont contourné à leur tour l’aile gauche de Pompée et l’ont prise de flanc, tandis que la dixième légion pressait de front. C’est le moment que César a choisi pour faire enfin donner sa troisième ligne, restée jusque-là en réserve. Frappés à la fois de face par des troupes fraîches et tournés sur leur flanc, les fantassins de l’aile gauche pompéienne ont plié, puis le centre, puis tout le front.
On dit qu’à ce moment Pompée, voyant sa cavalerie en fuite, a quitté la ligne et regagné son camp à cheval sans attendre l’issue. Ses troupes, privées de leur chef, ont rompu et reflué vers les retranchements. La déroute, une fois commencée, n’a pas pu être arrêtée.
Le camp pris, Pompée disparu
Emportés par leur avantage, les soldats de César n’ont pas laissé aux fuyards le temps de se retrancher : ils ont donné l’assaut au camp pompéien, où l’on dit que la garde et quelques cohortes ont résisté un temps avant d’être forcées. Le camp a été pris ; nos hommes y ont trouvé les tentes dressées pour un festin de victoire, tant on y comptait sur la journée.
Beaucoup de vaincus se sont enfuis vers les hauteurs voisines ; on parle de reddition en masse dès demain, faute d’eau et de vivres sur ces collines. Le nombre des morts et des prisonniers reste incertain : les chiffres qui circulent, très lourds du côté de Pompée et étonnamment légers du côté de César, viennent des vainqueurs et demandent confirmation. Nous nous garderons d’un bilan tant que le champ n’aura pas été relevé.
De Pompée lui-même, on ne sait plus rien de sûr. On l’a vu quitter le camp comme les autres, changer de tenue pour n’être pas reconnu, et gagner la route de Larissa avec une petite escorte. Où il se dirige ensuite, nul ne le dit ici ce soir. Il reste vivant, libre, et il n’est pas seul : ses lieutenants, sa flotte, ses provinces d’Afrique et d’Espagne n’ont pas paru dans cette plaine. La bataille est gagnée. La guerre, elle, ne l’est pas.