Pétain proteste, et n’ordonne rien
Au lendemain de l’entrée de la Wehrmacht en zone sud, le Maréchal a fait diffuser hier une protestation officielle contre la rupture de l’armistice de juin 1940. Aucun ordre de résistance n’a suivi : la voix de la radio de Vichy s’est élevée, les armes sont restées au repos. Seul un général, à Montpellier, a fait mouvement — et il a été arrêté.
Les colonnes allemandes ont franchi hier la ligne de démarcation et roulé vers le sud ; à la tombée du jour, leurs blindés avaient atteint la Méditerranée. La zone dite libre, celle que l’armistice de juin 1940 avait laissée hors de l’occupation directe, a cessé d’exister en quelques heures. Devant cette rupture, le gouvernement de Vichy a parlé. Il n’a fait que parler.
Par la radio, le Maréchal a fait connaître hier une protestation officielle. Vichy y dénonce la violation de l’armistice signé en juin 1940 et conteste solennellement le passage des troupes du Reich en zone sud. Nous rapportons cette prise de position telle qu’elle nous est parvenue, sans pouvoir en garantir mot pour mot la teneur : les versions qui circulent ne concordent pas toutes, et nous nous gardons d’en fixer le texte là où nos sources hésitent.
Ce qui, en revanche, ne souffre aucune incertitude, c’est ce que cette protestation ne contient pas. Aucun appel aux armes. Aucun ordre donné à l’armée d’armistice de s’opposer à l’avance allemande. Aucune consigne de défense des villes, des ports ou des dépôts. La protestation s’arrête à la parole : elle proteste, et elle s’en tient là.
Aussi, sur le terrain, les troupes françaises de la zone sud n’ont pas combattu. Là où les Allemands se sont présentés, ils sont passés. Les garnisons sont demeurées dans leurs casernes, les canons sous leurs bâches. C’est un fait que nous constatons, sans le commenter : entre la protestation diffusée et le silence des armes, il n’y a eu aucun ordre pour faire le pont.
Une exception, une seule, est venue rompre ce mutisme militaire. À Montpellier, le général de Lattre de Tassigny, qui commande la 16e division militaire de la région, aurait donné à ses hommes l’ordre de faire mouvement et de s’opposer au passage allemand. Le geste est resté isolé : nul autre chef de la zone sud ne l’a imité. Le général de Lattre, nous dit-on, a été arrêté pour avoir désobéi aux instructions du gouvernement. Nous rapportons cette nouvelle sous réserve, l’information nous parvenant par bribes en cette journée de confusion.
Ainsi se dessine, ce 12 novembre, le visage de la réponse française. D’un côté, une protestation officielle, portée par la radio, qui maintient au moins en paroles l’existence d’un désaccord. De l’autre, une armée qui n’a pas reçu l’ordre de se battre et qui ne s’est pas battue. Entre les deux, le cas solitaire d’un général qui a fait l’inverse de ce que prescrivait Vichy, et qu’on a mis aux arrêts. Il n’appartient pas à ce journal de juger ces choix ; il lui revient de les constater, et de les distinguer les uns des autres.
Le pays, lui, demeure dans l’attente. Que vaudra une protestation que ne soutient aucune arme ? Quel sort attend l’armée d’armistice désormais privée de la zone qu’elle était censée garder ? Que feront les forces et les bâtiments réunis dans le grand port du sud ? Ces questions, ce matin, restent entières. Nous ne savons pas y répondre, et nous nous garderons d’en inventer la réponse.