Paris ouvert sans un coup de feu : je ne parviens pas à m’en réjouir
On a épargné la capitale comme on a épargné Bruxelles, pour ne pas lui faire subir Varsovie ou Rotterdam. La raison le commande, je l’accorde. Mais j’ai porté un fusil pour cette ville à l’automne 1914, et je n’arrive pas à loger dans la même poitrine le soulagement de la voir debout et la honte de l’avoir livrée sans un geste.
Ce matin, les troupes allemandes sont entrées dans Paris sans qu’un fusil parte. J’ai appris qu’une croix gammée flottait sur l’Arc de Triomphe, une autre sur la Concorde, une autre au sommet de la tour Eiffel, et qu’une colonne avait descendu les Champs-Élysées presque déserts. On annonce un couvre-feu. La ville que je connais s’est vidée depuis des jours ; de ses habitants, il n’en resterait plus qu’une fraction. Je ne sais pas écrire cela froidement. Un drapeau sur l’Arc de Triomphe, ce n’est pas une ligne de communiqué, c’est un coup au ventre.
Je veux être honnête, car la colère seule ne vaut rien. On a déclaré Paris ville ouverte, et je comprends ce que cela signifie. Les conventions de La Haye reconnaissent qu’une cité qu’on ne défend pas ne doit pas être bombardée ni prise d’assaut. On a vu Varsovie assiégée et écrasée l’automne dernier ; on a vu, il y a un mois à peine, le centre de Rotterdam rasé et ses morts par centaines ; on a vu Bruxelles déclarée ouverte et épargnée. Ceux qui ont décidé de ne pas se battre dans Paris ont voulu éviter à ses pierres et à ses vieillards le sort de ces villes-là. On ne peut pas balayer cet argument d’un revers de main. Il tient debout.
Et pourtant je me souviens d’un autre mois de septembre. En 1914, l’ennemi était près, si près qu’on entendait le canon des faubourgs. Le gouvernement, déjà, était parti pour Bordeaux. Mais Paris, lui, n’avait pas ouvert ses portes. Le général Gallieni, qui en avait reçu le commandement, avait fait placarder qu’il avait reçu le mandat de défendre la capitale et qu’il le remplirait jusqu’au bout. On se répète encore l’histoire des taxis qu’on avait réquisitionnés pour porter des soldats vers la Marne. C’était peu de chose dans la bataille, je le sais, quelques milliers d’hommes sur des banquettes ; mais c’était le signe d’une ville qui refusait de s’en remettre au sort. J’étais de ceux qu’on avait armés pour cela. Nous avons tenu, et la Marne a repoussé l’ennemi.
Voilà ce que je n’arrive pas à faire tenir ensemble. En 1914, on s’est battu et la ville a résisté. En 1940, on a ouvert les portes et l’on est entré au pas. Je ne dis pas que les hommes de 1914 valaient mieux que ceux d’aujourd’hui. Je dis seulement que mon corps se souvient d’avoir porté un fusil pour ces mêmes rues, et qu’il ne comprend pas qu’on les cède sans qu’une main se lève. La raison me parle du sang épargné ; quelque chose de plus vieux que la raison me parle d’un pavé qu’on aurait dû défendre.
On me dira que je regarde en arrière. Peut-être. Alors je pense à 1870, quand Paris fut assiégé, affamé, réduit à manger ses bêtes, et finit par capituler à la fin de janvier. Voilà une capitale qui, elle aussi, s’est rendue. Mais elle s’était d’abord battue, elle avait tenu des mois, elle avait souffert avant de céder. Est-ce que cette souffrance-là valait mieux que l’épargne d’aujourd’hui ? Je ne sais pas trancher. Je pose la question parce qu’elle me tourmente, non parce que j’aurais la réponse.
À Verdun, on se répétait dans les tranchées trois mots dont je ne saurais pas dire qui les a prononcés le premier : ils ne passeront pas. C’était une parole d’hommes couchés dans la boue, qui se la donnaient les uns aux autres pour tenir un jour de plus. Ce matin, ils sont passés, et par la plus belle avenue de France. Je ne reproche à personne d’avoir voulu sauver des vies. Je constate seulement que le soulagement de savoir Paris debout ne suffit pas à éteindre en moi la honte de l’avoir remis sans un geste.
Je ne sais pas ce que demain apporte. Nos armées se battent encore ailleurs, et rien n’est joué de ce qui doit l’être. Je n’écris pas pour donner une leçon à ceux qui gouvernent, qui portent un poids que je n’ai pas à porter. J’écris parce que je suis un vieux soldat de cette ville, que je l’ai défendue une fois les armes à la main, et que je n’ai pas trouvé la paix en apprenant qu’on l’avait ouverte. Ce désaccord-là, je le garde en conscience, faute de savoir le résoudre.