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Paris, Troyes et le silence du Midi : un royaume coupé en deux

L’accord scellé à Troyes a son siège et sa fête au nord : Paris, la Champagne, la Normandie le reçoivent avec faveur, et c’est de là qu’on le publie. Mais passé la Loire — vers le Berry, le Poitou, la Touraine, le Languedoc, le Dauphiné —, le traité n’a, à cette heure, aucune prise : ce sont les terres qui suivent le fils du roi, écarté de la couronne. On ignore encore ce que ces pays en penseront. Voici deux royaumes qui s’ignorent.

Le chroniqueur politique 8 juin 1420, 08h00 7 min de lecture

Il est des accords que l’on signe en un lieu et qui, au même instant, en partagent un autre. Tel paraît l’accord scellé à Troyes voici quelques semaines, et dont le mariage célébré dimanche dernier, le second jour de ce mois de juin, est venu sceller la première clause : le roi d’Angleterre épouse madame Catherine, fille de notre roi, et se trouve fait héritier de la couronne de France, le fils du roi étant, lui, mis hors de l’héritage. Voilà ce que l’on tient, au nord, pour la paix retrouvée.

Car c’est au nord que cet accord a sa demeure. Paris, la Champagne où il fut conclu, la Normandie tenue par les gens du roi d’Angleterre : tout ce pays-là le reçoit avec faveur, et c’est de là qu’on le publie et qu’on le fête. Le parti de Bourgogne y est le maître, et il tient le traité pour la fin d’une guerre civile qui a trop saigné le royaume. À Paris, dit-on, on respire.

Mais qu’on passe la Loire, et le ton change, ou plutôt se tait. Vers le Berry, le Poitou, la Touraine, l’Anjou, plus bas encore vers le Languedoc et le Dauphiné, ce sont des pays où l’accord de Troyes, à cette heure, n’a aucune force. On y tient pour le fils du roi, ce même dauphin que le traité écarte, et qui s’est retiré, dit-on, du côté de Bourges. De ces contrées, nous ne recevons ni adhésion ni refus assurés : un silence, dont nul ne sait encore ce qu’il couve.

Au nord, l’accord chez lui

Le traité a été conclu à Troyes, en Champagne, et c’est dans les pays du nord qu’il trouve ses appuis. Paris, la plus grande ville du royaume, est aux mains du parti de Bourgogne depuis que celui-ci s’en est rendu maître ; la Champagne est terre bourguignonne ; la Normandie est tenue de pied ferme par les gens du roi d’Angleterre, qui l’ont conquise place après place ces dernières années. Dans tout ce ressort, l’accord est reçu comme une délivrance.

On en comprend la raison : depuis des années, la querelle des deux partis — celui de Bourgogne, celui que l’on nomme d’Armagnac, du nom des grands qui entourent le fils du roi — a porté le fer et le feu jusque dans les rues de la capitale. Le meurtre de monseigneur Jean, duc de Bourgogne, l’an dernier sur le pont de Montereau, a mis le comble à la haine. Pour ceux qui ont pâti de cette guerre entre Français, un accord qui promet la paix, fût-ce sous un roi venu d’outre-mer, paraît un moindre mal.

Aussi voit-on, au nord, les villes accueillir la nouvelle, les clercs et les bourgeois s’y rallier, et l’on attend que les corps du royaume — les états, l’Université — viennent en leur temps donner à l’accord la force des formes. À cette heure, rien de tout cela n’est encore accompli : l’accord est scellé et publié, non point ratifié par les états assemblés. Mais le pays qui l’entoure lui est, dans l’ensemble, acquis.

Au sud, des terres qui suivent le fils du roi

Tout autre est le visage du royaume passé la Loire. Là s’étend un ensemble de pays — Berry, Poitou, Touraine, Anjou, et plus loin le Languedoc, l’Auvergne, le Dauphiné — où l’autorité n’est pas celle de Troyes, mais celle du fils du roi, ce dauphin que l’accord déshérite. Lui-même se tient, à ce qu’on rapporte, du côté de Bourges, au cœur du Berry, d’où ses officiers commandent encore en son nom.

Le traité lui-même ne l’ignore pas : il y est parlé, en propres termes, des villes, cités et châteaux « désobéissants », tenant le parti que l’on appelle communément du Dauphin ou d’Armagnac, qu’il faudrait ramener à l’obéissance. C’est dire que ceux qui ont conclu l’accord savent fort bien qu’une grande part du royaume leur échappe, et que la signature de Troyes ne court pas d’elle-même jusqu’aux pays du Midi.

Pour ces contrées, donc, le déshéritement du fils du roi n’est pas une chose acquise, mais une prétention venue du nord, dont on ignore si elle sera reçue. Que feront le Poitou, le Languedoc, le Dauphiné ? Tiendront-ils pour l’accord, ou pour le prince écarté ? À cette heure, nul ne le peut dire, et il serait téméraire de l’avancer.

Deux Frances qui s’ignorent

Voilà donc l’étrange figure que présente le royaume en ce mois de juin : non plus une couronne et un roi, mais deux pays qui se tournent le dos. Au nord d’une rivière, un accord proclamé et fêté, qui fait d’un prince étranger l’héritier de France ; au sud de la même rivière, des terres qui n’en veulent rien savoir et continuent de regarder vers le fils du roi. Entre les deux, la Loire fait comme une frontière que nul n’a tracée mais que chacun pressent.

On ne saurait dire que le Midi ait refusé l’accord : on ne lui a pas même demandé son avis, et les nouvelles y descendent lentement. On ne saurait dire non plus qu’il s’y rallie : tout, au contraire, donne à penser le contraire. Ce que l’on peut dire, et rien de plus, c’est qu’à cette heure le traité n’a sur ces pays aucune force, et que leur sentiment véritable nous demeure inconnu.

Restent les questions que personne, aujourd’hui, ne peut trancher. Combien de villes du sud tiendront pour l’une ou l’autre cause ? Les grands du royaume, les gens d’Église, les marchands, suivront-ils l’accord ou le prince ? Et le royaume souffrira-t-il longtemps d’être ainsi partagé en deux obédiences ? Nous nous garderons d’y répondre, faute de le savoir. Nous nous bornons à constater, en ce début de juin, qu’il y a désormais deux Frances, et qu’elles s’ignorent.

Le contexte

La guerre entre les deux couronnes dure depuis 1337 ; ces dernières années, le roi d’Angleterre Henri V a remporté une grande victoire à Azincourt (1415) et conquis la Normandie.

Le royaume est en outre déchiré par la querelle de deux partis : celui du duc de Bourgogne et celui que l’on nomme d’Armagnac, rangé autour du dauphin Charles, fils du roi.

Le duc Jean de Bourgogne a été tué sur le pont de Montereau en 1419, lors d’une entrevue avec le dauphin ; ce meurtre a jeté le parti de Bourgogne dans l’alliance anglaise.

L’accord de Troyes a été scellé le 21 mai 1420 ; il fait du roi d’Angleterre l’héritier de la couronne de France, écarte le dauphin Charles, et a été suivi le 2 juin du mariage de Henri d’Angleterre et de Catherine, fille du roi de France.

Paris, la Champagne et la Normandie sont tenus par l’alliance anglo-bourguignonne ; au sud de la Loire, le dauphin conserve l’obéissance d’une grande part du royaume, et se tient du côté de Bourges.

État des informations

Cette analyse est écrite le 8 juin 1420, six jours après le mariage de Troyes. Nous nous en tenons à ce qui est connaissable à cette date : un accord scellé et publié au nord, un sud qui suit encore le fils du roi. Nous ne préjugeons en rien de l’adhésion ou du refus des pays méridionaux, ni de la suite de cette division du royaume, que nul ne saurait lire à cette heure.

Ce que l’on sait

  • Un accord a été scellé à Troyes le 21 mai 1420, faisant du roi d’Angleterre Henri V l’héritier de la couronne de France et écartant le dauphin Charles de la succession.
  • Le mariage de Henri d’Angleterre et de Catherine, fille du roi de France, a été célébré à Troyes le 2 juin 1420.
  • Paris, la Champagne et la Normandie sont tenus par l’alliance du roi d’Angleterre et du duc de Bourgogne, où l’accord est reçu avec faveur.
  • Le dauphin Charles, écarté par l’accord, se tient du côté de Bourges et conserve l’obéissance de pays situés au sud de la Loire (Berry, Poitou, Languedoc, Dauphiné…).
  • Le texte même du traité vise les villes « rebelles » tenant le parti dit du Dauphin ou d’Armagnac, qu’il s’agirait de ramener à l’obéissance.

Ce que l’on ignore

  • L’adhésion réelle des populations et des villes du sud de la Loire à l’accord, ou leur refus, n’est pas connue à cette heure.
  • Le sentiment des grands, des gens d’Église et des marchands des pays méridionaux à l’égard du déshéritement du fils du roi.
  • Si et comment l’accord sera reçu et ratifié par les corps du royaume (états, Université) au-delà du cercle où il a été conclu.
  • Combien de temps le royaume demeurera ainsi partagé entre deux obédiences, et ce qu’il adviendra de cette fracture.

Sources historiques utilisées

secondary

Traité de Troyes — Wikipédia (FR)

Date de l’accord (21 mai 1420) et du mariage (2 juin 1420) ; clauses (Henri V régent et héritier, mariage avec Catherine de Valois, déshéritement du dauphin) ; partage du royaume — Paris, Champagne et Normandie pour l’alliance anglo-bourguignonne, sud de la Loire (Berry, Poitou, Touraine, Languedoc, Dauphiné, Anjou) pour le dauphin retiré à Bourges ; mention dans le texte des villes « rebelles » du parti dit du Dauphin ou d’Armagnac ; contexte (Azincourt 1415, meurtre de Jean sans Peur à Montereau 1419).

secondary

Treaty of Troyes — Wikipedia (EN)

Recoupement des signataires et des clauses (mariage, régence et succession de Henri V, déshéritement du dauphin) ; contexte d’Azincourt (1415) et de l’assassinat de Jean sans Peur (1419).

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Cette analyse imite la chronique politique d’un média du nord du royaume au 8 juin 1420, six jours après le mariage de Troyes. La fracture du royaume y est décrite au présent : un accord proclamé au nord, un sud dont l’adhésion réelle demeure inconnue. Aucune information postérieure à cette date — ni la ratification de décembre 1420, ni la mort des signataires, ni la suite de la guerre — n’y est introduite.

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