Paris, Troyes et le silence du Midi : un royaume coupé en deux
L’accord scellé à Troyes a son siège et sa fête au nord : Paris, la Champagne, la Normandie le reçoivent avec faveur, et c’est de là qu’on le publie. Mais passé la Loire — vers le Berry, le Poitou, la Touraine, le Languedoc, le Dauphiné —, le traité n’a, à cette heure, aucune prise : ce sont les terres qui suivent le fils du roi, écarté de la couronne. On ignore encore ce que ces pays en penseront. Voici deux royaumes qui s’ignorent.
Il est des accords que l’on signe en un lieu et qui, au même instant, en partagent un autre. Tel paraît l’accord scellé à Troyes voici quelques semaines, et dont le mariage célébré dimanche dernier, le second jour de ce mois de juin, est venu sceller la première clause : le roi d’Angleterre épouse madame Catherine, fille de notre roi, et se trouve fait héritier de la couronne de France, le fils du roi étant, lui, mis hors de l’héritage. Voilà ce que l’on tient, au nord, pour la paix retrouvée.
Car c’est au nord que cet accord a sa demeure. Paris, la Champagne où il fut conclu, la Normandie tenue par les gens du roi d’Angleterre : tout ce pays-là le reçoit avec faveur, et c’est de là qu’on le publie et qu’on le fête. Le parti de Bourgogne y est le maître, et il tient le traité pour la fin d’une guerre civile qui a trop saigné le royaume. À Paris, dit-on, on respire.
Mais qu’on passe la Loire, et le ton change, ou plutôt se tait. Vers le Berry, le Poitou, la Touraine, l’Anjou, plus bas encore vers le Languedoc et le Dauphiné, ce sont des pays où l’accord de Troyes, à cette heure, n’a aucune force. On y tient pour le fils du roi, ce même dauphin que le traité écarte, et qui s’est retiré, dit-on, du côté de Bourges. De ces contrées, nous ne recevons ni adhésion ni refus assurés : un silence, dont nul ne sait encore ce qu’il couve.
Au nord, l’accord chez lui
Le traité a été conclu à Troyes, en Champagne, et c’est dans les pays du nord qu’il trouve ses appuis. Paris, la plus grande ville du royaume, est aux mains du parti de Bourgogne depuis que celui-ci s’en est rendu maître ; la Champagne est terre bourguignonne ; la Normandie est tenue de pied ferme par les gens du roi d’Angleterre, qui l’ont conquise place après place ces dernières années. Dans tout ce ressort, l’accord est reçu comme une délivrance.
On en comprend la raison : depuis des années, la querelle des deux partis — celui de Bourgogne, celui que l’on nomme d’Armagnac, du nom des grands qui entourent le fils du roi — a porté le fer et le feu jusque dans les rues de la capitale. Le meurtre de monseigneur Jean, duc de Bourgogne, l’an dernier sur le pont de Montereau, a mis le comble à la haine. Pour ceux qui ont pâti de cette guerre entre Français, un accord qui promet la paix, fût-ce sous un roi venu d’outre-mer, paraît un moindre mal.
Aussi voit-on, au nord, les villes accueillir la nouvelle, les clercs et les bourgeois s’y rallier, et l’on attend que les corps du royaume — les états, l’Université — viennent en leur temps donner à l’accord la force des formes. À cette heure, rien de tout cela n’est encore accompli : l’accord est scellé et publié, non point ratifié par les états assemblés. Mais le pays qui l’entoure lui est, dans l’ensemble, acquis.
Au sud, des terres qui suivent le fils du roi
Tout autre est le visage du royaume passé la Loire. Là s’étend un ensemble de pays — Berry, Poitou, Touraine, Anjou, et plus loin le Languedoc, l’Auvergne, le Dauphiné — où l’autorité n’est pas celle de Troyes, mais celle du fils du roi, ce dauphin que l’accord déshérite. Lui-même se tient, à ce qu’on rapporte, du côté de Bourges, au cœur du Berry, d’où ses officiers commandent encore en son nom.
Le traité lui-même ne l’ignore pas : il y est parlé, en propres termes, des villes, cités et châteaux « désobéissants », tenant le parti que l’on appelle communément du Dauphin ou d’Armagnac, qu’il faudrait ramener à l’obéissance. C’est dire que ceux qui ont conclu l’accord savent fort bien qu’une grande part du royaume leur échappe, et que la signature de Troyes ne court pas d’elle-même jusqu’aux pays du Midi.
Pour ces contrées, donc, le déshéritement du fils du roi n’est pas une chose acquise, mais une prétention venue du nord, dont on ignore si elle sera reçue. Que feront le Poitou, le Languedoc, le Dauphiné ? Tiendront-ils pour l’accord, ou pour le prince écarté ? À cette heure, nul ne le peut dire, et il serait téméraire de l’avancer.
Deux Frances qui s’ignorent
Voilà donc l’étrange figure que présente le royaume en ce mois de juin : non plus une couronne et un roi, mais deux pays qui se tournent le dos. Au nord d’une rivière, un accord proclamé et fêté, qui fait d’un prince étranger l’héritier de France ; au sud de la même rivière, des terres qui n’en veulent rien savoir et continuent de regarder vers le fils du roi. Entre les deux, la Loire fait comme une frontière que nul n’a tracée mais que chacun pressent.
On ne saurait dire que le Midi ait refusé l’accord : on ne lui a pas même demandé son avis, et les nouvelles y descendent lentement. On ne saurait dire non plus qu’il s’y rallie : tout, au contraire, donne à penser le contraire. Ce que l’on peut dire, et rien de plus, c’est qu’à cette heure le traité n’a sur ces pays aucune force, et que leur sentiment véritable nous demeure inconnu.
Restent les questions que personne, aujourd’hui, ne peut trancher. Combien de villes du sud tiendront pour l’une ou l’autre cause ? Les grands du royaume, les gens d’Église, les marchands, suivront-ils l’accord ou le prince ? Et le royaume souffrira-t-il longtemps d’être ainsi partagé en deux obédiences ? Nous nous garderons d’y répondre, faute de le savoir. Nous nous bornons à constater, en ce début de juin, qu’il y a désormais deux Frances, et qu’elles s’ignorent.