← Retour à l’édition Rétrospective

Quatre années sous la botte : ce que Paris vient de renverser

Au lendemain de l’entrée de nos libérateurs, la capitale se retourne un instant sur les quatre étés d’occupation qu’elle laisse derrière elle : l’arrivée des troupes en juin 1940, le couvre-feu, la faim, les rafles, la presse muselée. Mémoire d’un Paris qui a vécu courbé.

Étienne Vauclair 26 août 1944 9 min de lecture

Paris respire. Hier encore, on rasait les murs ; ce matin, on relève la tête. Avant de regarder devant — et nul ne sait ce que demain réserve, car le canon gronde toujours à l’est et l’ennemi n’est pas à bas —, la capitale s’autorise un instant ce qu’elle s’était interdit pendant quatre ans : se souvenir à voix haute. Se souvenir de ce qu’elle vient de renverser.

Quatre étés. Quatre hivers surtout, car c’est l’hiver que l’Occupation pesait le plus lourd, quand le froid s’ajoutait à la faim et que la nuit tombait sur une ville sans lumières. Entre l’entrée des troupes allemandes, un matin de juin 1940, et les cloches d’avant-hier, il s’est écoulé un peu plus de quatre années. Le temps qu’il faut à un enfant pour grandir. Le temps qu’il a fallu à toute une ville pour apprendre à vivre courbée — puis à ne plus le supporter.

On ne fera pas ici le compte des morts ni le procès des hommes : l’heure n’en est pas venue, et beaucoup reste dans l’ombre. On voudrait seulement, pendant que la mémoire est encore brûlante, fixer quelques images de ces années avant qu’elles ne pâlissent. Car déjà, dans la joie de ces journées, on sent qu’on oubliera vite ce qu’on a enduré.

Un matin de juin 1940 : la ville déclarée « ouverte »

Tout a commencé par un grand silence. Au début de juin 1940, le front s’effondrait au nord ; sur les routes du Sud, c’était l’exode, des centaines de milliers de Parisiens fuyant avec ce qu’ils pouvaient charrier, mêlés aux réfugiés du Nord et de Belgique. Le gouvernement avait quitté la capitale. Paris fut déclaré « ville ouverte » pour lui épargner le bombardement, et les premières troupes allemandes y entrèrent au matin du 14 juin 1940, sans combat, dans une ville aux trois quarts vidée, volets clos.

Ceux qui étaient restés se souviennent du drapeau à croix gammée déployé sur les édifices, des affiches placardées, des panneaux indicateurs en caractères gothiques plantés aux carrefours. Et de cette mesure qui, plus que tout, signifia que le maître avait changé : on avança les horloges à l’heure de Berlin. Désormais le temps lui-même n’était plus à nous.

Très vite, l’occupant s’installa pour durer. Les états-majors prirent les grands hôtels, les ministères, les immeubles réquisitionnés ; la croix gammée flotta sur le Sénat, et un gouverneur du « Gross-Paris » régna sur la ville. Le pays fut coupé en deux par une ligne de démarcation : franchir d’une zone à l’autre, recevoir des nouvelles d’un parent demeuré de l’autre côté, devint une affaire de laissez-passer et de patience.

Le couvre-feu, la nuit, la peur

On a vécu quatre ans avec une horloge dans la tête : celle du couvre-feu. Le soir, il fallait être rentré ; au-delà de l’heure, les rues appartenaient aux patrouilles. Plus d’une fois, en représailles d’un attentat ou d’un acte de résistance, l’occupant l’avança de plusieurs heures, punissant tout un quartier pour le geste d’un seul.

Et la nuit, il fallait que rien ne filtre. La défense passive imposait l’obscurcissement : fenêtres masquées, réverbères éteints ou peints en bleu, phares bridés. Paris, la ville lumière, passa quatre ans dans le noir, et l’on apprit à se diriger à tâtons, à redouter le bruit de bottes au coin d’une rue déserte.

Cette peur-là ne se lit dans aucun ticket de rationnement, mais elle fut la trame de tout. La peur de la patrouille, du contrôle, de la dénonciation. La peur, surtout, de l’aube : car c’est à l’aube qu’on venait frapper aux portes.

La faim ordonnée : tickets, queues et marché noir

S’il fallait résumer ces années à un seul objet, ce serait la carte de rationnement et ses tickets. Pain, viande, matières grasses, sucre, café — bientôt presque tout — furent distribués par cartes graduées selon l’âge, des nourrissons aux vieillards, les catégories portant ces lettres et chiffres entrés dans la langue de tous, la fameuse carte « J3 » des adolescents au premier rang. La ration officielle d’un adulte tomba si bas qu’elle ne couvrait, dit-on, guère plus de la moitié de ce qu’il faut pour vivre.

Alors on faisait la queue. Des heures, dès avant l’aube, devant les boutiques, pour s’entendre dire que tout était parti. On mangea du rutabaga et du topinambour, ces légumes qu’on donnait naguère aux bêtes ; on but un « café » de glands et d’orge grillée ; on fuma des cigarettes de feuilles douteuses. Le tabac, lui aussi, était rationné, et l’on vit des hommes ramasser les mégots dans le ruisseau.

À côté du marché des cartes prospéra l’autre, le noir, où l’on trouvait tout — à condition d’y mettre le prix. Un œuf, un beurre, un jambon valaient des fortunes ; on partait le dimanche à bicyclette battre la campagne pour rapporter dans une musette de quoi tenir la semaine. Cette débrouille fut une école d’humiliation : il fallut quémander, troquer, se faire complice, tandis que d’autres, profiteurs, s’engraissaient de la misère commune. La pénurie n’a pas seulement creusé les ventres ; elle a éprouvé les consciences.

Les rafles, l’étoile, les portes qui s’ouvrent à l’aube

Mais il est des souvenirs devant lesquels la plume hésite, tant ils pèsent. Dès les premiers temps, l’occupant fit recenser, ficher, marquer. On imposa aux Juifs de se déclarer, puis de coudre sur leur poitrine une étoile jaune frappée du mot « Juif », visible de tous, qui les désignait dans la rue, le métro, la file d’attente. Leurs commerces furent estampillés, spoliés, « aryanisés ». Des lois les chassèrent de leurs métiers et de la vie commune.

Puis vinrent les rafles. La plus terrible reste, dans toutes les mémoires, celle de juillet 1942, quand des milliers de personnes — des femmes, des vieillards, des enfants par milliers — furent arrachées de leurs logements à l’aube par la police et parquées au Vélodrome d’Hiver dans des conditions dont les récits qui ont filtré soulèvent le cœur. De là, des trains les emportèrent vers Drancy, ce camp aux portes de Paris, puis vers l’est. Vers où, exactement, pour quel sort ? Nul ne le sait au juste, et c’est peut-être ce silence qui fait le plus peur. On parle de « travail » à l’est ; les bruits qui reviennent disent pis. De ces convois, presque personne n’a donné de nouvelles.

Aux Juifs s’ajoutèrent les otages, fusillés par dizaines après chaque attentat ; les raflés du travail obligatoire, déportés de force aux usines du Reich ; les résistants traqués, et tous ceux qui passèrent par les caves de la rue des Saussaies ou la prison de Fresnes. Pendant quatre ans, à Paris, une porte qui s’ouvre à l’aube fut le plus glaçant des bruits.

Une presse aux ordres, une vérité de contrebande

Le mensonge, lui, se lisait en plein jour, à la devanture des kiosques. Les journaux qui parurent sous l’Occupation passaient tous par la censure, et plus d’un fit chorus avec l’occupant et avec Vichy, vantant la collaboration, désignant l’ennemi à l’intérieur, traînant dans la boue les hommes de Londres. La radio elle-même fut mise au pas. La parole publique mentait.

Alors la vérité devint clandestine. On la murmurait, on l’écoutait le soir, l’oreille collée au poste, malgré le brouillage, sur la radio de Londres dont les « Français parlent aux Français » ; on se passait sous le manteau des feuilles tirées en cachette, ces journaux de la Résistance qui circulaient de main en main au péril de la liberté. Pendant que la presse autorisée pavoisait, c’est dans ces feuillets fragiles que le pays gardait sa voix.

Et ce sont ces voix-là qui, ces dernières semaines, ont appelé aux barricades. La presse qu’on lisait à la sauvette est en train, ce matin, de reparaître au grand jour. Le journal que vous tenez en est, modestement, le témoin.

Vivre quand même

On aurait tort, pourtant, de ne peindre que les ténèbres. Car le propre de ces années, c’est qu’on y a vécu. On s’est marié, on a eu des enfants, on est allé au cinéma et au théâtre — qui ne désemplirent pas —, on a couru les concerts et les music-halls, on a continué d’aimer et d’espérer. La vie ordinaire fut une manière de résistance : tenir, durer, rester soi.

On a roulé à bicyclette faute d’essence, on a inventé des semelles de bois qui claquaient sur les trottoirs, on a retourné les vieux manteaux, reprisé, raccommodé, « système D » en bandoulière. On a fait des kilomètres pour un sac de pommes de terre et on a partagé, entre voisins, le peu qu’on avait. Et l’on a appris à reconnaître, derrière les visages fermés, ceux à qui l’on pouvait se fier.

De tout cela, il restera quelque chose. Une dureté, une méfiance, des deuils qu’on ne comblera pas, des absents dont on guette encore le retour. Mais aussi, peut-être, cette fierté sourde d’avoir tenu. Paris s’est relevé avant-hier les armes à la main ; il les avait gardées au cœur pendant quatre ans. Ce qui vient, nul ne le sait. Mais ce qui fut, ce matin, on a le droit de le regarder en face.

Le contexte

Les troupes allemandes sont entrées dans Paris déclaré « ville ouverte » le 14 juin 1940, au terme de la débâcle militaire et de l’exode de la population vers le sud.

L’armistice de juin 1940 a coupé le pays par une ligne de démarcation séparant zone occupée et zone dite « libre » ; l’occupant a imposé l’heure allemande, le couvre-feu et l’obscurcissement nocturne dans la capitale.

Le rationnement par cartes et tickets, instauré dès l’automne 1940, a réglé pendant quatre ans le pain, la viande, les matières grasses, le sucre et le tabac, nourrissant un vaste marché noir.

Les mesures antijuives, le port de l’étoile jaune, les rafles — au premier rang desquelles celle du Vélodrome d’Hiver en juillet 1942 — et les départs vers Drancy puis « l’est » ont marqué ces années ; le travail obligatoire au profit du Reich a touché de nombreux jeunes hommes.

État des informations

Ce regard en arrière s’en tient à ce que Paris a vécu et pouvait constater pendant ces quatre années. Il ne préjuge pas de l’avenir : l’Allemagne n’est pas vaincue, le combat continue, et l’issue reste inconnue. Beaucoup, ici, demeure incertain et ne se mesurera que plus tard.

Ce que l’on sait

  • Les troupes allemandes sont entrées dans Paris le 14 juin 1940 ; la croix gammée a flotté quatre ans sur la ville, soumise au couvre-feu, à l’obscurcissement et à l’heure allemande.
  • Le rationnement par cartes et tickets a régi la nourriture, le textile et le tabac, sur fond de pénurie et de marché noir ; la ration officielle d’un adulte est tombée bien en deçà des besoins.
  • Des mesures de recensement, de spoliation et de marquage (étoile jaune) ont frappé les Juifs ; des rafles massives, dont celle du Vélodrome d’Hiver en juillet 1942, ont conduit à des arrestations et à des départs vers Drancy puis vers l’est.
  • La presse parue sous l’Occupation était censurée et largement asservie à l’occupant et à Vichy ; l’information libre circulait par la radio de Londres et la presse clandestine.

Ce que l’on ignore

  • Le sort exact des déportés partis vers « l’est » : la destination, les conditions et le devenir des convois demeurent ignorés ; presque aucune nouvelle n’est revenue.
  • Le bilan humain précis de ces quatre années — fusillés, déportés, victimes de la faim et de la répression — ne pourra être établi que plus tard.
  • Ce que réserve l’avenir : l’ennemi combat encore, l’issue de la guerre n’est pas jouée, et nul ne peut dire ce qui suivra la libération de la capitale.

Sources historiques utilisées

secondary

Libération de Paris

Synthèse encyclopédique de référence (chronologie, acteurs, chiffres).

secondary

Paris sous l’occupation allemande

Vie quotidienne sous l’Occupation : entrée des troupes en juin 1940, couvre-feu, rationnement, marché noir, mesures de répression et rafles.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale

Rétrospective composée pour « Les Échos du Passé » : elle imite le regard d’un journal parisien au lendemain de la libération, ne sachant rien de la suite de la guerre ni du sort réel des déportés. Faits croisés via les notices Wikipédia « Paris sous l’occupation allemande », « Rafle du Vélodrome d’Hiver » et « Libération de Paris ».

Articles liés