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Le tricolore sur la Préfecture : Paris se soulève

Au matin, des policiers en grève se sont emparés de la Préfecture, sur l’île de la Cité, et ont hissé les couleurs au-dessus de la Cité. Le colonel Rol-Tanguy a pris la tête des F.F.I. de la région parisienne. L’insurrection est ouverte ; nul ne sait ce que l’occupant fera.

Henri Vaillant 19 août 1944 7 min de lecture
Portail de la Préfecture de Police de Paris orné de drapeaux alliés et tricolores, avec impacts de balles sur la façade, août 1944
Photographe anonyme (Préfecture de Police de Paris), « Portail de la Préfecture de Police, 2-6 rue de la Cité » (août 1944), Musée Carnavalet, Paris — domaine public (CC0 1.0, Wikimedia Commons).

Paris a relevé la tête. Ce samedi, peu après sept heures, plus de deux mille hommes en civil — des gardiens de la paix, des inspecteurs, des brigadiers, tous en grève depuis quatre jours — se sont rassemblés sur le parvis de Notre-Dame, devant la Préfecture de police. Profitant d’une porte entrebâillée, ils ont pénétré dans la place, désarmé les sentinelles, arrêté le préfet et ses adjoints, et chanté, dans la cour, une Marseillaise que la Cité n’avait plus entendue depuis quatre années. Vers dix heures, le drapeau tricolore flottait sur les toits de la Préfecture ; bientôt il paraissait aussi sur Notre-Dame et sur l’Hôtel-Dieu. Pour la première fois depuis l’été 1940, les couleurs de la France libre claquent au-dessus de la vieille île.

L’opération, nous dit-on, a été conduite au nom du Gouvernement provisoire de la République par les hommes des mouvements de police résistants — ceux qui se réclament de « l’Honneur de la police », de « Police et Patrie », du « Front national de la police » — ralliés depuis plusieurs jours dans une grève qui a vidé les commissariats. Un fonctionnaire, M. Bayet, aurait pris possession des lieux au nom du pouvoir nouveau. C’est le brigadier Fournet, à la tête du mouvement « Honneur de la police », qui aurait organisé le rassemblement et entraîné la colonne. Tout cela s’est joué en quelques minutes, sans qu’aucun renfort allemand ne survînt à temps.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : la prise de la Préfecture n’est qu’un commencement. À l’heure où nous écrivons, l’occupant tient toujours ses points d’appui — la place de la Concorde, le Luxembourg, les grands hôtels de la rive droite — et ses blindés circulent encore. La forteresse de la Cité est tenue ; la ville ne l’est pas. Des coups de feu claquent çà et là, sur les quais, autour des mairies. On dit que d’autres bâtiments publics seraient passés aux mains des patriotes, mais rien, ce soir, ne permet d’en dresser la liste avec certitude.

Le commandement de cette poussée échappe désormais à l’improvisation. Le colonel « Rol » — de son nom Rol-Tanguy — a pris la direction des Forces françaises de l’intérieur pour toute la région parisienne. C’est lui qui, ces derniers jours, signait les tracts placardés sur les murs et appelait la population au combat. On le dit ancien des Brigades en Espagne, homme de sang-froid, organisateur méthodique. Son poste de commandement serait établi du côté de la rue de Meaux ; on parle déjà d’un repli vers des galeries souterraines, mieux à l’abri des bombes. Sous ses ordres opèrent d’autres chefs, dont le colonel « Lizé » pour le département de la Seine.

La force de l’insurrection, c’est l’enthousiasme ; sa faiblesse, ce sont les armes. Les F.F.I. manquent de tout — fusils glanés sur l’ennemi, quelques mitraillettes parachutées, des pistolets, des grenades. Combien sont-ils en état de se battre ? Nul ne saurait le dire. Quelques milliers d’hommes décidés, sans doute, noyés dans une population qui les soutient mais qu’il faut encore armer. Face à eux, une garnison allemande aguerrie, pourvue de chars et d’artillerie. L’affaire est inégale, et chacun le sait.

Ce soulèvement ne vient pas de nulle part. Depuis dix jours, Paris s’immobilise : les cheminots du métropolitain ont cessé le travail, puis les postiers, puis les gendarmes ; la police s’est mise en grève le 15 ; et le 18, l’ordre de grève générale a couru la ville. Les murs se sont couverts d’affiches tricolores appelant à la mobilisation et signées de ce nom, « Rol », que tout Paris répète aujourd’hui. La nouvelle des armées alliées débarquées en Normandie, puis en Provence, a achevé d’électriser les esprits. La capitale n’attendait qu’un signal.

Que fera l’occupant ? Voilà la question qui pèse sur la ville. Le gouverneur militaire allemand dispose de moyens pour réduire l’insurrection, et l’on redoute des représailles. Lancera-t-il ses blindés contre la Cité ? Tentera-t-il de reprendre la Préfecture ? Préférera-t-il composer ? Nul ne le sait. Des bruits courent d’une médiation, par l’entremise d’un diplomate neutre, pour éviter le pire ; mais rien n’est conclu, et l’heure n’est pas aux apaisements.

Dans les rues, l’émotion est immense. Des Parisiens s’attroupent au pied des immeubles où flotte le drapeau, le visage levé, incrédules. D’autres rentrent en hâte, car la fusillade peut éclater à tout instant. Les femmes hissent des couleurs aux fenêtres, puis les retirent quand passe une patrouille. On vit, depuis ce matin, dans un mélange de fierté et d’angoisse que rien, dans les quatre années écoulées, n’avait préparé.

Le sort de la capitale est suspendu. Paris a osé : reste à tenir. Combien de temps les hommes de la Préfecture pourront-ils défendre leur conquête ? Les autres quartiers suivront-ils ? Et de quel côté penchera la balance, quand l’ennemi aura mesuré l’ampleur du défi ? Ce soir, la ville veille, les armes à la main, sans savoir ce que lui réserve le jour qui vient.

Le contexte

Paris vit sous l’occupation allemande depuis juin 1940. La capitale est administrée par un gouverneur militaire ; la police française, longtemps maintenue dans ses fonctions sous l’autorité de l’occupant et du régime de Vichy, est traversée depuis des mois par des réseaux de résistance clandestins.

Les débarquements alliés — en Normandie le 6 juin, en Provence le 15 août — ont rapproché la guerre de Paris et nourri l’espérance d’une délivrance prochaine. Mais aucune armée n’est aux portes de la ville, et la capitale ne compte, pour l’heure, que sur ses propres forces.

Les Forces françaises de l’intérieur (F.F.I.) regroupent les formations armées de la Résistance. Le Conseil national de la Résistance et les comités parisiens cherchent à coordonner l’action, tandis que se devine, derrière l’unité de façade, la question de savoir qui dirigera la France une fois l’ennemi chassé.

État des informations

Nous écrivons depuis une ville encore en armes, où la nouvelle circule par la radio de Londres, la presse clandestine et la rumeur des barricades. Rien de l’issue n’est joué : nous nous en tenons à ce qui est connaissable ce 19 août.

Ce que l’on sait

  • Des policiers résistants en grève se sont emparés de la Préfecture de police, sur l’île de la Cité, au matin du 19 août ; le drapeau tricolore y a été hissé.
  • Le colonel Rol-Tanguy a pris le commandement des F.F.I. de la région parisienne ; des tracts signés « Rol » appelaient depuis plusieurs jours à l’insurrection.
  • Des grèves successives (cheminots, métro, postiers, gendarmes, police le 15 août, grève générale le 18) ont précédé le soulèvement.

Ce que l’on ignore

  • L’effectif réel des combattants F.F.I., leur armement et leur capacité à tenir la ville.
  • La réaction de la garnison allemande : reprendra-t-elle la Préfecture, lancera-t-elle ses blindés, ordonnera-t-elle des représailles ou la destruction de la ville ?
  • L’issue de l’insurrection et la liste exacte des bâtiments tombés aux mains des patriotes.
  • Qui, de la Résistance intérieure ou du pouvoir qui se réclame de la France libre, dirigera la capitale délivrée.

Sources historiques utilisées

secondary

Libération de Paris

Synthèse encyclopédique de référence (chronologie, acteurs, chiffres).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Les Échos du Passé »

Les formulations « à chaud » imitent un journal du 19 août 1944 ; aucun élément postérieur à cette date n’est utilisé.

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