Le tricolore sur la Préfecture : Paris se soulève
Au matin, des policiers en grève se sont emparés de la Préfecture, sur l’île de la Cité, et ont hissé les couleurs au-dessus de la Cité. Le colonel Rol-Tanguy a pris la tête des F.F.I. de la région parisienne. L’insurrection est ouverte ; nul ne sait ce que l’occupant fera.
Paris a relevé la tête. Ce samedi, peu après sept heures, plus de deux mille hommes en civil — des gardiens de la paix, des inspecteurs, des brigadiers, tous en grève depuis quatre jours — se sont rassemblés sur le parvis de Notre-Dame, devant la Préfecture de police. Profitant d’une porte entrebâillée, ils ont pénétré dans la place, désarmé les sentinelles, arrêté le préfet et ses adjoints, et chanté, dans la cour, une Marseillaise que la Cité n’avait plus entendue depuis quatre années. Vers dix heures, le drapeau tricolore flottait sur les toits de la Préfecture ; bientôt il paraissait aussi sur Notre-Dame et sur l’Hôtel-Dieu. Pour la première fois depuis l’été 1940, les couleurs de la France libre claquent au-dessus de la vieille île.
L’opération, nous dit-on, a été conduite au nom du Gouvernement provisoire de la République par les hommes des mouvements de police résistants — ceux qui se réclament de « l’Honneur de la police », de « Police et Patrie », du « Front national de la police » — ralliés depuis plusieurs jours dans une grève qui a vidé les commissariats. Un fonctionnaire, M. Bayet, aurait pris possession des lieux au nom du pouvoir nouveau. C’est le brigadier Fournet, à la tête du mouvement « Honneur de la police », qui aurait organisé le rassemblement et entraîné la colonne. Tout cela s’est joué en quelques minutes, sans qu’aucun renfort allemand ne survînt à temps.
Mais qu’on ne s’y trompe pas : la prise de la Préfecture n’est qu’un commencement. À l’heure où nous écrivons, l’occupant tient toujours ses points d’appui — la place de la Concorde, le Luxembourg, les grands hôtels de la rive droite — et ses blindés circulent encore. La forteresse de la Cité est tenue ; la ville ne l’est pas. Des coups de feu claquent çà et là, sur les quais, autour des mairies. On dit que d’autres bâtiments publics seraient passés aux mains des patriotes, mais rien, ce soir, ne permet d’en dresser la liste avec certitude.
Le commandement de cette poussée échappe désormais à l’improvisation. Le colonel « Rol » — de son nom Rol-Tanguy — a pris la direction des Forces françaises de l’intérieur pour toute la région parisienne. C’est lui qui, ces derniers jours, signait les tracts placardés sur les murs et appelait la population au combat. On le dit ancien des Brigades en Espagne, homme de sang-froid, organisateur méthodique. Son poste de commandement serait établi du côté de la rue de Meaux ; on parle déjà d’un repli vers des galeries souterraines, mieux à l’abri des bombes. Sous ses ordres opèrent d’autres chefs, dont le colonel « Lizé » pour le département de la Seine.
La force de l’insurrection, c’est l’enthousiasme ; sa faiblesse, ce sont les armes. Les F.F.I. manquent de tout — fusils glanés sur l’ennemi, quelques mitraillettes parachutées, des pistolets, des grenades. Combien sont-ils en état de se battre ? Nul ne saurait le dire. Quelques milliers d’hommes décidés, sans doute, noyés dans une population qui les soutient mais qu’il faut encore armer. Face à eux, une garnison allemande aguerrie, pourvue de chars et d’artillerie. L’affaire est inégale, et chacun le sait.
Ce soulèvement ne vient pas de nulle part. Depuis dix jours, Paris s’immobilise : les cheminots du métropolitain ont cessé le travail, puis les postiers, puis les gendarmes ; la police s’est mise en grève le 15 ; et le 18, l’ordre de grève générale a couru la ville. Les murs se sont couverts d’affiches tricolores appelant à la mobilisation et signées de ce nom, « Rol », que tout Paris répète aujourd’hui. La nouvelle des armées alliées débarquées en Normandie, puis en Provence, a achevé d’électriser les esprits. La capitale n’attendait qu’un signal.
Que fera l’occupant ? Voilà la question qui pèse sur la ville. Le gouverneur militaire allemand dispose de moyens pour réduire l’insurrection, et l’on redoute des représailles. Lancera-t-il ses blindés contre la Cité ? Tentera-t-il de reprendre la Préfecture ? Préférera-t-il composer ? Nul ne le sait. Des bruits courent d’une médiation, par l’entremise d’un diplomate neutre, pour éviter le pire ; mais rien n’est conclu, et l’heure n’est pas aux apaisements.
Dans les rues, l’émotion est immense. Des Parisiens s’attroupent au pied des immeubles où flotte le drapeau, le visage levé, incrédules. D’autres rentrent en hâte, car la fusillade peut éclater à tout instant. Les femmes hissent des couleurs aux fenêtres, puis les retirent quand passe une patrouille. On vit, depuis ce matin, dans un mélange de fierté et d’angoisse que rien, dans les quatre années écoulées, n’avait préparé.
Le sort de la capitale est suspendu. Paris a osé : reste à tenir. Combien de temps les hommes de la Préfecture pourront-ils défendre leur conquête ? Les autres quartiers suivront-ils ? Et de quel côté penchera la balance, quand l’ennemi aura mesuré l’ampleur du défi ? Ce soir, la ville veille, les armes à la main, sans savoir ce que lui réserve le jour qui vient.