Paris dressé : la trêve se déchire, la ville se hérisse de barricades
Négociée hier par le consul général de Suède Raoul Nordling, la suspension des combats vacille déjà : tandis que la direction de la Résistance se déchire sur l’opportunité de cette pause, des centaines de barricades se montent dans les rues. Une seule question court de quartier en quartier : Paris peut-il tenir seul ?
Depuis trois jours, la capitale a quitté l’ordre de l’Occupation sans entrer encore dans aucun autre. Le drapeau tricolore flotte sur la Préfecture de police, tenue par ses propres agents passés à la Résistance ; des francs-tireurs et partisans, des Forces françaises de l’intérieur placées sous le commandement du colonel Rol-Tanguy, des civils sans uniforme et sans grade tiennent des carrefours, contrôlent des ponts, fouillent les voitures. Et au cœur de ce soulèvement, une décision prise hier divise déjà ceux qui devraient la porter : la trêve.
Hier, dimanche, le consul général de Suède, M. Raoul Nordling, est parvenu à faire accepter au général von Choltitz, gouverneur allemand du Grand-Paris, une suspension des combats. On en connaît les termes par bribes : laisser évacuer les blessés, espacer les tirs, suspendre les représailles, le temps que chacun, dit-on, « conforte ses positions ». Des voitures à haut-parleur ont sillonné certains arrondissements pour en annoncer l’existence. Mais à peine proclamée, la trêve est contestée dans la Résistance elle-même.
D’un côté, une part de la direction clandestine y voit une bouffée d’air arrachée à l’ennemi : du temps gagné pour relever les blessés, regrouper des hommes sous-armés, éviter à une ville mal pourvue en munitions un assaut frontal qu’elle pourrait payer très cher. De l’autre, le commandement militaire des FFI, autour du colonel Rol-Tanguy, et plusieurs instances de la Résistance dénoncent un répit qui profite surtout à l’occupant : il lui permet, disent-ils, de dégager ses colonnes, de tenir ses points d’appui et de reprendre l’initiative au moment qu’il choisira. « On n’interrompt pas une insurrection comme on signe un armistice de quartier », résume un combattant croisé près de l’Hôtel de Ville.
Ce désaccord n’est pas une querelle d’état-major hors-sol : il se tranche, ce matin, dans la rue. Car partout, sans attendre que les chefs s’accordent, Paris se barricade. On arrache les pavés à mains nues et au pic, on les empile à hauteur d’homme ; on couche des arbres, on renverse des camions, des autobus, des charrettes, on roule des fûts, on entasse grilles, sommiers, matelas et meubles. D’après les premiers relevés qui nous parviennent, on compterait déjà plusieurs centaines d’ouvrages — certains avancent près de six cents, d’autres davantage. Le chiffre, impossible à vérifier rue par rue, dit assez l’ampleur du mouvement.
Ces barricades ne sont pas l’œuvre des seuls combattants en armes. Devant nous, des femmes passent les pavés de main en main, des adolescents creusent la chaussée, des concierges sortent ce qu’ils ont. Une ménagère de la rue Saint-Jacques le dit sans emphase : « S’ils repassent, ils ne repasseront pas par chez nous. » À cette heure, la barricade tient lieu de frontière, de poste de garde et de proclamation : elle signifie qu’un quartier a choisi son camp et n’attend plus la permission de personne.
Reste la question que personne ne pose à voix haute mais que tout le monde rumine derrière les pavés : avec quoi tiendra-t-on ? Les FFI manquent d’armes lourdes ; on se bat au fusil, au pistolet, à la grenade, parfois à la bouteille d’essence, contre des chars et des automitrailleuses. Les points d’appui allemands — autour des grands ministères, des casernes, des hôtels réquisitionnés — n’ont pas cédé. Nul ne sait si le général von Choltitz se contentera de tenir, s’il tentera de reprendre la ville en force, ou s’il mettra à exécution les menaces de destruction que la rumeur lui prête depuis des jours. Rien, dans ce qu’il a fait jusqu’ici, ne permet de le dire.
Court enfin, de bouche à oreille, l’espoir d’un secours venu de l’ouest : on murmure que les armées alliées, et notamment une grande unité française, marcheraient sur Paris. Nous ne sommes en mesure de confirmer ni cette marche, ni son autorisation, ni son délai. À l’heure où nous écrivons, c’est une rumeur, rien de plus, et l’on aurait tort d’y suspendre le sort de l’insurrection. Paris se bat ce matin comme s’il devait se libérer seul — parce que, pour l’instant, c’est exactement la situation.
Ainsi la ville vit-elle suspendue entre deux paris contraires. Respecter la trêve, c’est miser sur le départ ordonné de l’ennemi et économiser le sang. La rompre, c’est miser sur l’élan du soulèvement avant qu’il ne retombe, au risque d’une riposte que les barricades ne pourront pas toujours contenir. Entre ces deux calculs, aucune autorité ne tranche encore pour tous, et chaque carrefour, en réalité, tranche pour lui-même. Paris est debout, mal armé, désuni sur la conduite à tenir, mais résolu. La suite ne tient à aucune certitude — seulement à ce que feront, dans les heures qui viennent, l’occupant retranché et une capitale qui a cessé d’attendre.