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Paris dressé : la trêve se déchire, la ville se hérisse de barricades

Négociée hier par le consul général de Suède Raoul Nordling, la suspension des combats vacille déjà : tandis que la direction de la Résistance se déchire sur l’opportunité de cette pause, des centaines de barricades se montent dans les rues. Une seule question court de quartier en quartier : Paris peut-il tenir seul ?

Étienne Vasseur 21 août 1944 8 min de lecture
Des résistants FFI et civils armés en position derrière une barricade de sacs de sable lors de la libération de Paris, août 1944
National Museum of the U.S. Navy, « Parisian Men fighting during the liberation of Paris » (25 août 1944) — domaine public (U.S. federal government work, Wikimedia Commons).

Depuis trois jours, la capitale a quitté l’ordre de l’Occupation sans entrer encore dans aucun autre. Le drapeau tricolore flotte sur la Préfecture de police, tenue par ses propres agents passés à la Résistance ; des francs-tireurs et partisans, des Forces françaises de l’intérieur placées sous le commandement du colonel Rol-Tanguy, des civils sans uniforme et sans grade tiennent des carrefours, contrôlent des ponts, fouillent les voitures. Et au cœur de ce soulèvement, une décision prise hier divise déjà ceux qui devraient la porter : la trêve.

Hier, dimanche, le consul général de Suède, M. Raoul Nordling, est parvenu à faire accepter au général von Choltitz, gouverneur allemand du Grand-Paris, une suspension des combats. On en connaît les termes par bribes : laisser évacuer les blessés, espacer les tirs, suspendre les représailles, le temps que chacun, dit-on, « conforte ses positions ». Des voitures à haut-parleur ont sillonné certains arrondissements pour en annoncer l’existence. Mais à peine proclamée, la trêve est contestée dans la Résistance elle-même.

D’un côté, une part de la direction clandestine y voit une bouffée d’air arrachée à l’ennemi : du temps gagné pour relever les blessés, regrouper des hommes sous-armés, éviter à une ville mal pourvue en munitions un assaut frontal qu’elle pourrait payer très cher. De l’autre, le commandement militaire des FFI, autour du colonel Rol-Tanguy, et plusieurs instances de la Résistance dénoncent un répit qui profite surtout à l’occupant : il lui permet, disent-ils, de dégager ses colonnes, de tenir ses points d’appui et de reprendre l’initiative au moment qu’il choisira. « On n’interrompt pas une insurrection comme on signe un armistice de quartier », résume un combattant croisé près de l’Hôtel de Ville.

Ce désaccord n’est pas une querelle d’état-major hors-sol : il se tranche, ce matin, dans la rue. Car partout, sans attendre que les chefs s’accordent, Paris se barricade. On arrache les pavés à mains nues et au pic, on les empile à hauteur d’homme ; on couche des arbres, on renverse des camions, des autobus, des charrettes, on roule des fûts, on entasse grilles, sommiers, matelas et meubles. D’après les premiers relevés qui nous parviennent, on compterait déjà plusieurs centaines d’ouvrages — certains avancent près de six cents, d’autres davantage. Le chiffre, impossible à vérifier rue par rue, dit assez l’ampleur du mouvement.

Ces barricades ne sont pas l’œuvre des seuls combattants en armes. Devant nous, des femmes passent les pavés de main en main, des adolescents creusent la chaussée, des concierges sortent ce qu’ils ont. Une ménagère de la rue Saint-Jacques le dit sans emphase : « S’ils repassent, ils ne repasseront pas par chez nous. » À cette heure, la barricade tient lieu de frontière, de poste de garde et de proclamation : elle signifie qu’un quartier a choisi son camp et n’attend plus la permission de personne.

Reste la question que personne ne pose à voix haute mais que tout le monde rumine derrière les pavés : avec quoi tiendra-t-on ? Les FFI manquent d’armes lourdes ; on se bat au fusil, au pistolet, à la grenade, parfois à la bouteille d’essence, contre des chars et des automitrailleuses. Les points d’appui allemands — autour des grands ministères, des casernes, des hôtels réquisitionnés — n’ont pas cédé. Nul ne sait si le général von Choltitz se contentera de tenir, s’il tentera de reprendre la ville en force, ou s’il mettra à exécution les menaces de destruction que la rumeur lui prête depuis des jours. Rien, dans ce qu’il a fait jusqu’ici, ne permet de le dire.

Court enfin, de bouche à oreille, l’espoir d’un secours venu de l’ouest : on murmure que les armées alliées, et notamment une grande unité française, marcheraient sur Paris. Nous ne sommes en mesure de confirmer ni cette marche, ni son autorisation, ni son délai. À l’heure où nous écrivons, c’est une rumeur, rien de plus, et l’on aurait tort d’y suspendre le sort de l’insurrection. Paris se bat ce matin comme s’il devait se libérer seul — parce que, pour l’instant, c’est exactement la situation.

Ainsi la ville vit-elle suspendue entre deux paris contraires. Respecter la trêve, c’est miser sur le départ ordonné de l’ennemi et économiser le sang. La rompre, c’est miser sur l’élan du soulèvement avant qu’il ne retombe, au risque d’une riposte que les barricades ne pourront pas toujours contenir. Entre ces deux calculs, aucune autorité ne tranche encore pour tous, et chaque carrefour, en réalité, tranche pour lui-même. Paris est debout, mal armé, désuni sur la conduite à tenir, mais résolu. La suite ne tient à aucune certitude — seulement à ce que feront, dans les heures qui viennent, l’occupant retranché et une capitale qui a cessé d’attendre.

Le contexte

Le soulèvement parisien a mûri sur fond de grèves : cheminots et agents du métro, policiers le 15 août, postiers, gendarmes, puis grève générale le 18. Des tracts signés « Rol » appelaient la population à la mobilisation.

Le 19 août, des policiers résistants se sont emparés de la Préfecture de police, dans l’île de la Cité, et y ont hissé le drapeau tricolore. Le colonel Rol-Tanguy commande les FFI de la région d’Île-de-France.

La Résistance parisienne n’est pas un bloc : elle réunit des sensibilités politiques diverses, du courant gaulliste aux organisations à forte composante communiste, qui ne s’accordent ni sur le tempo de l’insurrection ni sur l’issue politique à lui donner. Le débat sur la trêve en est l’expression la plus visible.

La capitale s’informe par la radio de Londres, la presse clandestine qui ressort au grand jour et la rumeur des barricades. Les nouvelles circulent vite, mais déformées, et beaucoup restent invérifiables.

État des informations

Nous écrivons depuis une ville encore en armes, où la nouvelle circule par la radio de Londres, la presse clandestine et la rumeur des barricades. Rien, dans ce que nous voyons et entendons ce 21 août, ne nous permet d’en prévoir l’issue.

Ce que l’on sait

  • Depuis le 19 août, la Préfecture de police est tenue par des policiers ralliés à la Résistance, drapeau tricolore hissé.
  • Le colonel Rol-Tanguy commande les FFI d’Île-de-France.
  • Le 20 août, le consul général de Suède Raoul Nordling a fait accepter au général von Choltitz une suspension des combats (trêve).
  • Des barricades se dressent en nombre dans Paris ; le mouvement gagne de quartier en quartier.

Ce que l’on ignore

  • La trêve tiendra-t-elle, et combien de temps ? La direction de la Résistance ne parle pas d’une seule voix.
  • Le général von Choltitz se bornera-t-il à tenir, reprendra-t-il l’offensive, ou détruira-t-il la ville ? Rien ne permet de trancher.
  • Avec quel armement les FFI peuvent-ils tenir face aux blindés ? Le coût humain du soulèvement est inconnu.
  • Qui commandera demain : la Résistance intérieure ou une autorité venue de l’extérieur ? La question reste ouverte.

Sources historiques utilisées

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Libération de Paris

Synthèse encyclopédique de référence (chronologie, acteurs, chiffres).

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale

Les formulations « à chaud » de cet article imitent un quotidien parisien du 21 août 1944, écrit dans une ville encore en armes et privé de toute connaissance de la suite. Reconstruction des « Échos du Passé » à partir des sources citées (Wikipédia FR, Chemins de mémoire, Seconde Guerre).

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