La grande mortalité est dans nos murs
Le mal qui dévore le royaume depuis l’automne dernier, et qu’on suivait de ville en ville comme un incendie remontant du Midi, a franchi nos portes. Depuis quelques jours, on meurt dans Paris comme on mourait à Avignon et à Rouen. L’Hôtel-Dieu ne désemplit plus, les charrettes descendent vers les Saints-Innocents, et les bourgeois qui le peuvent fuient aux champs. Nous rapportons ce que nous voyons, et ce qu’on nous redit, sans pouvoir encore en mesurer la fin.
Il faut bien l’écrire, quoi qu’il en coûte : la grande mortalité, dont on nous faisait depuis des mois des récits qu’on n’osait croire, est désormais dans nos murs. Ce qu’on rapportait de Marseille à la fin de l’automne passé, puis d’Avignon tout l’hiver, puis de Montpellier, de Carcassonne, de Bordeaux, et tout récemment de Rouen, voici qu’il se voit maintenant à Paris, de nos propres yeux, dans nos rues et sous nos toits.
On disait : le fléau remonte. On le disait sans vouloir l’entendre, comme on parle d’un orage encore lointain. Mais le mal n’a épargné aucune des villes qu’il a touchées, et il a fini par gagner la nôtre, suivant la grande route du royaume du Midi vers le Nord. Depuis quelques jours, il n’est plus une paroisse qui n’ait ses morts, plus une rue où l’on ne croise une famille en deuil ou une porte close.
Nous écrivons ceci à chaud, dans le trouble où nous sommes tous. Que l’on ne nous demande pas un compte arrêté des morts : nul ne le tient, et qui prétendrait le tenir mentirait. Nous disons ce que nous voyons par les rues, ce que redisent les prêtres qui n’en finissent pas d’ensevelir, ce que rapportent les religieux et les médecins. Le reste, l’étendue du malheur et ce qu’il adviendra de la ville, nul ne le sait, et il serait impie de feindre de le savoir.
Comment on meurt
Le mal frappe vite, et c’est ce qui épouvante le plus. Un homme se trouve mal au matin, se met au lit, et le voici emporté au bout de deux ou trois jours, parfois moins. On ne lui laisse guère le temps de mettre ordre à ses affaires. Les médecins eux-mêmes, qui nomment ce mal une épidémie, avouent n’y rien pouvoir : ni saignée, ni breuvage, ni régime ne semblent l’arrêter une fois qu’il a pris son homme.
On reconnaît la maladie à des signes que chacun, désormais, redoute de découvrir sur soi. Chez les uns paraissent soudain, sous l’aisselle ou à l’aine, et souvent aux deux à la fois, des bosses, des glandes enflées, dures et douloureuses, que l’on tient pour des marques presque sûres de mort. D’autres sont pris autrement, et ceux-là vont plus vite encore : ils brûlent de fièvre et se mettent à cracher le sang, et c’est en peu de jours fait d’eux. On dit que c’est ainsi surtout que le mal sévissait pendant l’hiver, dans les premières villes touchées.
Une chose, au milieu de tant d’horreur, mérite d’être dite, car elle console un peu : la plupart de ceux qui s’en vont reçoivent les sacrements et meurent en chrétiens, confessés et munis du viatique. Aussi soudaine que vienne la mort, on la voit accueillie sans révolte par le plus grand nombre, comme on accueille la volonté de Dieu. C’est presque la seule douceur que cette épreuve consente.
L’Hôtel-Dieu débordé, et les sœurs qui n’ont pas fui
À l’Hôtel-Dieu, où l’on porte d’ordinaire les pauvres et les malades de toute la ville, la presse est telle qu’on ne sait plus où coucher ceux qui arrivent. On dit que les lits y servent à plusieurs, et que les morts en sortent par fournées. Jamais, de mémoire de Parisien, cette maison n’a connu pareil afflux ni pareille besogne.
Il faut rendre ici hommage aux religieuses qui y servent. Loin de fuir le danger comme tant d’autres, les saintes sœurs de l’Hôtel-Dieu soignent les malades avec une douceur et une humilité qui forcent l’admiration, sans craindre la mort. Et la mort ne les épargne pas : à veiller les pestiférés, beaucoup d’entre elles sont prises à leur tour, et meurent. À mesure qu’elles tombent, d’autres prennent leur place et continuent l’ouvrage. On ne saurait dire trop de bien de ces femmes, qui donnent leur vie là où d’autres tournent les talons.
Les charrettes vers les Saints-Innocents
Le plus terrible spectacle est peut-être celui des morts qu’on emporte. De l’Hôtel-Dieu et des paroisses, les corps sont chargés sur des charrettes et menés en grand nombre, jour après jour, vers le cimetière des Saints-Innocents, qui reçoit depuis longtemps les morts de tant de paroisses de Paris. On y porte les défunts avec dévotion, prières et chandelles, dans l’ordre et le respect qui sont dus aux trépassés ; mais le nombre est tel que la terre y manque vite.
Car les fosses anciennes ne suffisent plus. On creuse, dit-on, de grandes fosses où l’on couche les corps les uns près des autres, faute de pouvoir donner à chacun sa place. Pareille chose afflige les cœurs chrétiens, qui voudraient à chaque défunt sa sépulture ; mais la multitude des morts ne laisse pas le choix, et les fossoyeurs eux-mêmes commencent à manquer.
Sur l’étendue de cette mortalité, on entend des chiffres qui passent l’imagination. Le religieux Jean de Venette, qui voit ces choses de près, affirme qu’il s’en est porté longtemps plus de cinq cents par jour aux seuls Innocents, et que la ville en a perdu jusqu’à huit cents en un jour ; il assure même qu’à Saint-Denis ce sont seize mille personnes qui auraient péri. Nous rapportons ces nombres comme on nous les donne, et de la bouche d’un seul témoin, enclin comme tous à grossir ce qui épouvante : qu’on les tienne pour la mesure de l’effroi plutôt que pour un compte exact, car nul, en vérité, ne saurait compter ses morts dans une telle confusion.
Une ville qui se vide
À mesure que le mal s’étend, ceux qui le peuvent s’en vont. Les bourgeois aisés, les marchands, ceux qui ont un bien aux champs ou des parents à la campagne, ferment leurs maisons et quittent la ville avec femmes, enfants et serviteurs, dans l’espoir de fuir l’air corrompu des rues. Beaucoup tiennent en effet que le mal se prend de l’air vicié, des miasmes qui stagnent là où la foule s’entasse, et qu’on en est plus à l’abri au grand air des champs.
Aussi voit-on les portes de Paris encombrées de gens qui partent, et les marchés se vider. Les halles, naguère pleines de cris et de presse, sont à demi désertes ; les étaux restent clos, les denrées se font rares et chères, car les marchands des environs craignent d’entrer dans une ville frappée. Qui demeure trouve les rues plus silencieuses qu’à l’ordinaire, et ce silence, dans une si grande ville, a quelque chose qui serre le cœur.
Reste la masse de ceux qui ne peuvent fuir : les pauvres, les gens de métier liés à leur ouvrage, les malades déjà pris, et tous ceux qu’un devoir retient. C’est sur eux que le poids du fléau pèse le plus lourd, comme il en va toujours. Et l’on se demande, sans oser le dire trop haut, si la fuite des uns sert à grand-chose, puisque le mal, à ce qu’on voit, a frappé jusque dans les villes où l’on s’était cru à l’abri.
D’où vient ce mal ? On ne sait
De la cause, on dispute partout, et nul ne tranche. Les uns parlent de l’air corrompu, gâté par on ne sait quelle pourriture, que l’on respire et qui porte la mort. D’autres, plus savants, font remonter le mal jusqu’au ciel, et tiennent qu’une conjonction des astres, survenue voici quelques années, aurait altéré l’air de la terre entière. Beaucoup, et ce sont peut-être les plus nombreux, n’y voient que la main de Dieu, châtiant les péchés des hommes par ce fléau comme il châtia jadis l’Égypte.
Ces explications, on les entend toutes, et aucune ne s’impose à l’autre. Le roi notre sire, dit-on, a voulu en avoir le cœur net, et a chargé les maîtres de la Faculté de médecine de Paris de rechercher l’origine du mal et les remèdes qu’on y peut opposer. On attend leur sentence ; nous en rendrons compte quand elle sera connue. En attendant, chacun se garde comme il peut, par les prières, les processions, les fumigations et les feux qu’on allume pour purifier l’air.
Une chose enfin, qu’il faut dire pour la flétrir : il s’est trouvé, dans des villes du Midi, des gens pour accuser les juifs d’avoir empoisonné les puits et répandu ainsi la mort, et pour les massacrer sur ce prétexte, comme on l’a vu à Toulon et ailleurs en Provence ce printemps. C’est là une calomnie et un crime contre des innocents. Le pape Clément VI lui-même, à Avignon, l’a dénoncée et a pris les juifs sous sa protection par ses lettres, défendant qu’on leur fît violence. Le mal vient de Dieu ou de l’air, non de la main de ces malheureux ; et le sang versé sur un tel mensonge n’apaisera ni le ciel ni le fléau.
Ce que nous ne savons pas
Nous avons dit ce que nous voyons et ce qu’on nous redit ; il faut dire aussi ce que nous ignorons, car c’est beaucoup. Nous ne savons ni combien de temps ce mal s’attardera sur Paris, ni s’il ira croissant ou s’il faiblira avec les saisons, ni quelle part de la ville il prendra avant de relâcher son étreinte. Les villes touchées avant nous ont été éprouvées des mois durant ; ce sera peut-être notre lot, mais nous n’en savons rien de sûr.
Nous ne savons pas davantage pourquoi tel quartier est plus frappé que tel autre, ni pourquoi le mal prend l’un et laisse son voisin. On cherche des règles à cela ; on n’en trouve point d’assurée. Et de la cause véritable, nous l’avons dit, les plus savants disputent encore, sans que la lumière se fasse.
Il ne nous reste qu’à tenir notre office : dire les choses comme elles sont, sans les enfler par la peur ni les amoindrir par lâcheté, prier pour les morts et pour les vivants, et secourir qui nous pouvons. Nous reviendrons sur cette épreuve à mesure qu’elle se découvrira, et qu’on pourra y voir plus clair que dans le trouble de ces premiers jours.