Le siège s’installe : Suffolk, Talbot, et un anneau de bastilles
Le comte de Salisbury n’est plus. Le commandement anglais passe au comte de Suffolk, que rejoignent Talbot et le sire de Scales. Faute d’hommes pour fermer le cercle, l’ennemi se met à dresser, fort après fort, une ceinture de bastilles autour d’Orléans — un blocus encore plein de trous.
Le chef est tombé, et la guerre n’en finit pas pour autant. Depuis que le comte de Salisbury, frappé au visage à la fenêtre des Tournelles, a été emporté hors du combat, le parti anglais s’est donné un nouveau maître devant nos murs : Guillaume de la Pole, comte de Suffolk, a repris en main les gens d’armes qui nous tiennent assiégés. On le dit secondé par le sire Talbot, capitaine de grand renom, et par messire Thomas, sire de Scales. Le commandement a changé de mains ; le dessein, lui, demeure : réduire Orléans.
Mais réduire une ville comme la nôtre demande des bras que l’ennemi, à ce qu’on voit, n’a pas en nombre suffisant. On les compte par quelques milliers, peut-être davantage avec les renforts venus du côté bourguignon ; c’est beaucoup pour ravager le plat pays, c’est trop peu pour enserrer de toutes parts une cité de cette étendue, baignée par la Loire. Aussi l’Anglais ne peut-il fermer son étreinte tout autour : il y a, dans sa ligne, des brisures par où l’on entre et l’on sort encore.
Pour suppléer au nombre, voici la besogne qu’il a entreprise : bâtir des forts. Sur les hauteurs et aux abords des portes, ses gens dressent des bastilles — ouvrages de bois et de terre, palissadés, garnis d’hommes et de couleuvrines — d’où surveiller les chemins et barrer le ravitaillement. On dit que c’est une douzaine de ces ouvrages dont il veut ceinturer la ville, de proche en proche, jusqu’à l’étouffer. Le travail est commencé, non achevé : la ceinture a des manques, et l’hiver qui vient ne facilitera pas l’ouvrage.
Le gros des troupes ennemies, du reste, ne campe pas seulement sous nos murs. Une part s’est répandue dans les bonnes villes du voisinage — Meung, Beaugency, Jargeau — d’où elle tient la Loire et d’où elle reviendra, sans doute, quand les forts seront en état. C’est dire si le siège, pour l’heure, tient autant du blocus qui se met en place que de l’assaut.
Dans la ville, on jauge cette accalmie pour ce qu’elle est : un répit, non une délivrance. Le gouverneur, messire Raoul de Gaucourt, fait veiller aux portes et garnir les boulevards ; chacun sait qu’à chaque fort qui s’élève, c’est une route de vivres qui se ferme. Combien de temps la place tiendra-t-elle ainsi serrée ? L’ennemi recevra-t-il les renforts qu’on lui prête ? Verra-t-on paraître, du côté du roi de Bourges, l’armée de secours que l’on espère ? Nul, ici, ne saurait le dire.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Voilà l’aveu qu’ils ne sont pas assez nombreux : on n’élève des forts que faute de bras pour fermer le cercle. Une douzaine de bastilles autour d’une ville de cette étendue, avec quelques milliers d’hommes ? Le cercle aura des trous tout l’hiver. Qui sait s’en servir passera.
Bien parlé. Tant que la porte de Bourgogne, à l’est, n’a pas sa bastille, on entre et on sort. Qu’on en profite pour rentrer des vivres pendant qu’il en est temps.
À chaque fort qui s’élève, c’est une route de blé qui se ferme, l’article le dit et je le sens à mon panier. On parle d’un répit ; moi je compte les jours de farine qui restent au coffre, et ils ne sont pas nombreux.
Ils bâtissent, bâtissent, et le froid vient. Dieu défera leurs bastilles comme il a défait leur Salisbury. Ayez foi, gens d’Orléans !
Talbot et Scales avec Suffolk : ce ne sont pas des noms de rien. On aurait tort de prendre l’accalmie pour la délivrance. La question n’est pas qui commande en face, mais qui, du roi de Bourges, songe à nous secourir. J’attends d’en voir l’armée, pas d’en entendre la promesse.
Le secours viendra. Monseigneur le dauphin ne laissera pas tomber le verrou de son royaume. Tenez bon, on ne nous abandonne pas.