Le comte de Salisbury frappé d’un coup parti de la ville
Maîtres depuis quelques jours du fort des Tourelles, à la tête du pont, les Anglais y ont perdu leur chef. À une fenêtre de la forteresse conquise, Thomas Montagu, comte de Salisbury, a été atteint au visage par un tir venu d’Orléans. On le dit perdu.
La nouvelle court la ville et l’on n’ose encore y croire tout à fait : le comte de Salisbury, qui mène les Anglais devant Orléans depuis qu’ils sont parus sous nos murs, aurait été frappé à mort. Le coup serait parti de la ville même, et l’aurait atteint au plus mauvais endroit — au visage —, alors qu’il regardait notre cité depuis une fenêtre des Tourelles, cette forteresse de la tête du pont dont les siens venaient de se rendre maîtres.
Rappelons les faits, autant qu’on les tient pour sûrs. Les gens du parti anglais et bourguignon ont poussé leur assaut contre le boulevard et les tours qui commandent l’entrée du pont, au midi de la Loire. Après plusieurs jours d’efforts, nos capitaines ont jugé la position des Tourelles intenable et l’ont fait évacuer ; on a même rompu une arche du pont, derrière, pour que l’ennemi ne pût s’en servir comme d’un passage vers la ville. Les Anglais y sont donc entrés, mais sur des décombres, et la Loire les sépare toujours de nous.
C’est là, dans cette place à peine prise, que le malheur les a trouvés. À ce qu’on rapporte, le comte montait observer Orléans depuis une croisée des Tourelles quand un tir lâché de notre côté — de la tour qui regarde le pont — vint l’atteindre. On parle d’un boulet, ou d’un éclat de pierre arraché à l’embrasure par le coup ; les récits ne s’accordent pas. Tous disent en revanche que le visage du comte fut emporté, et qu’on le releva baigné de sang, sans connaissance.
Depuis, les bruits se croisent et se contredisent. Les uns assurent qu’il a déjà rendu l’âme, à Meung, où on l’aurait porté pour le soigner loin du siège ; les autres le disent encore vivant, mais à toute extrémité, le mal s’étant mis dans la plaie. Du jour même de sa fin, si fin il y a, on n’a rien de certain : tel le tient pour mort sitôt après le coup, tel autre lui accorde encore quelques jours. Nous ne savons.
Une chose est sûre, et de bon augure pour la ville : ce Salisbury était l’âme de l’entreprise anglaise. C’est lui qui avait conduit la prise des places de la Loire et amené ses gens jusqu’ici. Le perdre, à peine le siège entamé, n’est pas une petite affaire pour le parti d’en face. Qui le remplacera dans la conduite des opérations, nul ne le sait encore avec assurance ; on prononce le nom du comte de Suffolk, mais rien n’est arrêté que l’on sache.
On murmure déjà, dans Orléans, qu’il y a là un signe. Le chef ennemi abattu d’un trait venu de nos murs, comme par une main qui n’était pas tout à fait celle d’un homme : chacun en tire l’augure qui lui plaît. La place tient, c’est l’essentiel ; et l’ennemi, ce matin, est sans tête.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Le chef ennemi abattu d’un trait parti de nos murs, à la fenêtre même qu’il venait de nous prendre ! Qui ne verrait là un signe ? Dieu regarde Orléans, je vous le dis.
Un boulet bien tiré n’est pas un miracle, ma bonne dame, c’est de la bonne artillerie. Rendons grâce à Dieu, soit, mais aussi au canonnier de la tour. Et le comte n’est peut-être pas encore mort qu’on l’enterre déjà.
Signe ou boulet, l’Anglais est sans tête ce matin et c’est tout ce que je veux savoir. Un chef de moins pour venir affamer nos enfants.
On dit que le coup serait parti pendant qu’un enfant avait mis le feu à la pièce, les servants étant sortis. Vrai ou faux, je n’en sais rien. Mais un capitaine qui monte se montrer à une croisée en pays assiégé, il cherche le carreau. Il l’a trouvé.
Qu’on ne se réjouisse pas trop fort. Ils ont les Tourelles, ils ont le pont, et un autre viendra prendre la place du mort. Le boisseau de fèves a encore monté au marché ce matin. Voilà ma nouvelle à moi.
On nomme déjà Suffolk pour le remplacer. Qu’ils en changent tant qu’ils voudront : chacun trouvera son carreau sous nos murs. La ville tient.
Se réjouir de la mort d’un homme d’armes de renom, fût-il anglais, ne me paraît guère chrétien. Ce Montagu était un vaillant capitaine. La paix vaudrait mieux que ces liesses de sang.
Vous plaignez le vaillant capitaine qui venait raser nos faubourgs. On sait de quel côté penche votre « paix », l’ami. Rentrez chez vous avant qu’on vous y aide.