Saint-Loup enlevée : la première bastille tombe
Le gros de l'armée de secours est entré dans la ville hier ; le même jour, vers midi, les gens du roi de Bourges ont donné l'assaut à la bastille Saint-Loup, à l'orient, et l'ont emportée. Pour la première fois depuis l'automne, une position anglaise est tombée. La prudence reste de mise : ce n'est qu'un fort sur une douzaine.
Orléans a connu hier une de ces journées dont on parlera longtemps sur les remparts. Au matin, le gros de l'armée de secours rassemblée par le Bâtard d'Orléans est entré dans la ville, descendue de la Beauce et grossie des renforts venus de Montargis et de Gien. Les vivres et les hommes que l'on attendait depuis des semaines sont passés, et l'on dit que les Anglais, postés sur la rive nord, ont jugé le convoi trop fort pour l'inquiéter et l'ont laissé entrer sans coup férir.
L'élan ne s'est pas arrêté là. Sur le coup de midi, le Bâtard et les capitaines ont résolu de frapper du côté de l'orient, là où la ceinture anglaise est la plus mince. Leur objet : la bastille Saint-Loup, qui ferme l'approche de la Loire par l'est et gêne le passage des convois. Plusieurs centaines d'hommes d'armes ont marché sur le fort, où tenait garnison une troupe anglaise que l'on dit de quelques centaines de combattants.
L'affaire fut chaude et dura plusieurs heures. La garnison se défendit derrière ses retranchements, mais les assaillants, plus nombreux, finirent par forcer la place. Quand le bruit en parvint au camp de Talbot, qui avait fait mine de sortir par le nord pour soulager les siens, le capitaine anglais renonça à pousser plus avant et se retira. Au soir, Saint-Loup était aux mains du parti du roi de Bourges, la première des bastilles à tomber depuis le début du siège.
On compte côté anglais plusieurs morts et un nombre de prisonniers ; les chiffres qui courent en ville varient d'une bouche à l'autre et l'on s'en tiendra à la prudence. On rapporte que des défenseurs, réfugiés dans les ruines d'une église voisine, ont eu la vie sauve : à ce qu'on dit, la Pucelle aurait demandé qu'on les épargnât.
Car la fille venue de Lorraine était de la fête, et c'est là le récit que toute la ville se répète ce matin. À ce qu'on rapporte, elle ne savait rien de l'assaut et reposait quand son page la réveilla en sursaut ; elle aurait aussitôt couru au-devant, son étendard à la main, et sa venue aurait redonné cœur aux combattants. Faut-il y voir la main d'une meneuse de guerre ou le ressort d'un moral qu'elle échauffe ? Les capitaines, eux, tiennent fermement le commandement : le Bâtard, Gaucourt qui garde la ville, La Hire et Xaintrailles conduisent les hommes. La part exacte de la Pucelle dans la décision, nul ici ne saurait la trancher.
Il convient de ne pas se griser. Saint-Loup n'est qu'un fort parmi la douzaine de bastilles dont les Anglais et leurs alliés bourguignons ont entouré Orléans. Les Tourelles, sur la rive sud, et les ouvrages de l'occident tiennent toujours, et avec eux les capitaines Glasdale, Scales et Suffolk. La ville respire mieux ce matin qu'hier ; elle n'est pas délivrée pour autant. Rien n'est joué.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
La première bastille tombée depuis l’automne ! Saint-Loup est à nous, et Talbot qui voulait sortir a rentré ses cornes. Sept mois qu’on attendait de voir plier une seule de leurs positions. Ce matin, on a plié la leur. Enfin !
Un fort sur la douzaine, ne l’oublions pas, et pas le plus dur. Les Tourelles tiennent, et avec elles Glasdale, Scales, Suffolk. C’était bien mené, je le dis franchement : on a frappé à l’orient là où la ceinture était la plus mince. Mais rien n’est joué.
On dit qu’elle dormait, que son page l’a réveillée en sursaut, et qu’elle a couru à l’assaut son étendard à la main, et que les cœurs se sont relevés à sa venue ! Et qu’elle a fait épargner les Anglais réfugiés dans l’église. Voilà la sainte que le Ciel nous envoie.
Qu’elle ait demandé grâce pour des vaincus, cela, je le loue de bon cœur : c’est chrétien, et rare à la guerre. Sur le reste, l’article est honnête : la part qu’elle a prise à la décision, nul ne saurait la trancher. Attribuons à Dieu ce qui est à Dieu, et aux capitaines ce qui est aux capitaines.
Le gros de l’armée est entré au matin, les vivres avec. Une bastille prise, le ventre un peu moins creux : voilà deux bonnes nouvelles en un jour, on n’en avait pas eu deux en six mois. Je rallume l’âtre ce soir.