La journée des Harengs : l’échec devant un convoi de carême
L’armée de secours du roi de Bourges a tenté d’intercepter, près de Rouvray en Beauce, un grand convoi de vivres que les Anglais menaient vers le camp d’Orléans. La rencontre a tourné au désastre : plusieurs centaines de morts dans nos rangs, le Bâtard d’Orléans blessé, le chef des Écossais tué. Dans la ville assiégée, les nouvelles sont accablantes.
Les dépêches qui remontent de Beauce jusqu’à Orléans et jusqu’à la cour, depuis quelques jours, disent toutes la même chose, et c’est une nouvelle amère. Le dimanche 12 de ce mois de février, l’armée que le roi de Bourges avait fait sortir pour secourir les assiégés s’est jetée sur un grand convoi anglais du côté de Rouvray, en pleine campagne de la Beauce, à quelques lieues au nord d’Orléans. Elle en est revenue rompue, laissant sur le terrain plusieurs centaines des siens.
Le convoi, on le savait depuis plusieurs jours, montait de Chartres vers le camp qui tient Orléans investie. On parle de quelque trois cents chariots, chargés de vivres pour le ravitaillement des gens du siège, et notamment de harengs et de poisson salé, dont les Anglais ont grand besoin pour les jours maigres du carême qui approche. C’est cette cargaison qui a déjà fait nommer la rencontre, dans la bouche des soldats, « la journée des Harengs ». L’escorte, forte d’environ quinze cents hommes selon ce qui se rapporte, était commandée par le chevalier anglais Jean Fastolf, assisté du prévôt de Paris, Simon Morhier, gagné au parti anglo-bourguignon.
Du côté du roi de Bourges, l’ost était de loin le plus nombreux : on l’évalue à plusieurs milliers d’hommes, Français et Écossais mêlés. S’y trouvaient le comte de Clermont, Charles de Bourbon, le Bâtard d’Orléans que l’on nomme ici Dunois, le chef des Écossais Jean Stuart de Darnley, ainsi que les capitaines La Hire et Poton de Xaintrailles, des routiers aguerris. Avec un tel avantage de nombre, on tenait pour assuré, dans nos rangs, que le convoi serait pris et le camp anglais privé de pain et de poisson au plus dur de l’hiver.
Il n’en a rien été. Surpris en rase campagne, les Anglais ont eu le temps de ranger leurs chariots en cercle et d’en faire une enceinte hérissée de pieux fichés en terre, contre quoi la cavalerie ne pouvait charger sans s’éventrer. Les nôtres, à ce qu’on rapporte, avaient d’abord l’avantage en harcelant cette barricade à distance ; mais l’assaut, mal concerté, s’est lancé trop tôt et en désordre, et l’effet de surprise s’est perdu. Les Écossais de Darnley, dit-on, mirent pied à terre et se portèrent en avant sans attendre, tandis que d’autres voulaient combattre à cheval : la querelle des chefs sur la manière de donner aura coûté cher.
Quand les Anglais, voyant le flottement, sortirent de leur cercle pour charger à leur tour, la déroute fut rapide. On compte parmi les nôtres de l’ordre de cinq à six cents tués, ce qui est lourd. Jean Stuart de Darnley, qui menait les Écossais, est resté sur le champ, et avec lui plusieurs capitaines, dont, à ce qu’on assure, le sire Guillaume d’Albret. Le Bâtard d’Orléans lui-même, blessé dès le premier choc, n’a été tiré de la mêlée qu’à grand-peine et a regagné Orléans en mauvais état. Le comte de Clermont, lui, n’aurait pas donné, et son armée s’est dispersée.
Dans la ville investie, l’effet de ces nouvelles est pesant. Ce secours-là, on l’attendait comme une délivrance ; il a tourné à l’humiliation. Les vivres que l’on voulait enlever aux assiégeants leur parviendront, et les assiégés se retrouvent seuls, leur principal capitaine blessé et leur armée des champs dissoute. Beaucoup, ici, ne cachent plus leur découragement, et l’on entend dire que la place est perdue. Ce que l’hiver et le printemps réservent, nul ne le sait ; mais au lendemain de Rouvray, l’horizon paraît bien sombre derrière les murailles d’Orléans.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Plus nombreux, en rase campagne, et battus par des chariots rangés en cercle avec des pieux : voilà ce que coûte la querelle des chefs. Les Écossais ont mis pied à terre et chargé sans attendre, d’autres voulaient donner à cheval, personne ne commandait. On ne perd pas cinq cents hommes autrement.
Et le comte de Clermont qui n’a pas donné, qui a regardé les siens se faire tailler en pièces et remballé son armée ! Qu’on me le nomme partout, celui-là. Le Bâtard, lui, y a laissé son sang.
Ainsi les harengs et le poisson salé du carême entreront tout droit dans le camp qui nous affame, et nous, nous rongerons nos ongles. Ce secours, on l’attendait comme le pain de Pâques. Que Dieu ait pitié des enfants de cette ville.
Seigneur, pourquoi nous abandonnes-tu ?! Miséricorde pour Orléans !!
Rouvray le prouve : cette guerre est perdue et l’on fait tuer nos gens pour rien. Le roi d’Angleterre est reconnu de Paris à la Normandie ; une ville sage traiterait avant la disette. Ouvrez les yeux, ouvrez les portes, on épargnera bien du sang.
Voilà donc où tu voulais en venir depuis le début. Semer le découragement dans une ville assiégée, c’est le métier de l’ennemi, pas d’un bon Orléanais. On te connaît, à présent.
Mon propos a derechef été rayé. Belle franchise, dans une ville qui se dit libre.
Mon propos a derechef été rayé. Belle franchise, dans une ville qui se dit libre.
Gardons-nous des deux excès : ni le désespoir de celui qu’on vient de rayer, ni les fanfaronnades. Une armée mal conduite a été battue ; cela s’est vu cent fois et n’emporte pas la ville. Reformez le commandement, un seul chef qui commande, et l’on reparlera de secours.