La Pucelle de Lorraine devant le roi de Bourges
Une jeune fille venue des marches de Lorraine s’est présentée ces jours derniers au dauphin Charles, en son château de Chinon. Elle se dit envoyée de Dieu pour faire lever le siège d’Orléans. Imposture, folie, ou messagère du Ciel ? La cour s’apprête à la faire examiner par les clercs.
On ne parle plus, à Chinon, que de cette fille. Venue à cheval depuis les confins de Lorraine, vêtue en homme et escortée d’une poignée de gens d’armes, elle a franchi un long chemin à travers un pays tenu pour partie par les Anglais et leurs alliés bourguignons, pour se présenter devant monseigneur le dauphin Charles, que le parti adverse appelle par dérision « le roi de Bourges ». La date exacte de son arrivée se dit diversement : les uns la placent voici une douzaine de jours, vers la fin de février ; d’autres, ces tout derniers jours. On s’accorde du moins sur ceci : elle a été reçue, et le bruit qu’elle fait ne retombe pas.
Qui est-elle ? Une jeune fille du peuple, d’un village des marches de Lorraine, du côté de Domrémy, partie de Vaucouleurs où le capitaine du roi, messire Robert de Baudricourt, a fini, dit-on, par lui accorder une escorte après l’avoir d’abord éconduite. On la nomme déjà la Pucelle, ou la fille venue de Lorraine. De condition humble, elle n’a ni naissance, ni lettres, ni état qui la recommandent : rien que son assurance, et ce qu’elle affirme avoir entendu.
Car c’est là tout le mystère. Elle dit que des voix lui parlent, qu’elle tient pour celles de saints du Ciel, et que ces voix lui commandent de venir trouver le dauphin pour faire lever le siège d’Orléans et le mener à son droit. Qu’on l’entende bien : ce sont là ses propres dires, et la créance qu’on y prête. Nul ne saurait dire de science certaine d’où lui viennent ces paroles, ni si elles viennent de Dieu. Elle l’affirme ; beaucoup, autour d’elle, le croient ; d’autres haussent les épaules.
À ce qu’on rapporte de son audience, elle aurait, dans la presse des seigneurs et des courtisans, reconnu le dauphin sans qu’on le lui désignât, et lui aurait dit en particulier des choses qui l’ont touché. Le récit grossit peut-être en passant de bouche en bouche, comme il arrive ; on le donne ici pour ce qu’il vaut, c’est-à-dire pour un propos de cour, non pour une chose établie.
La question que chacun se pose est ancienne et redoutable : faut-il voir en elle une dévoyée, une exaltée que son imagination abuse, voire quelque instrument d’une ruse de guerre ? Ou bien, comme elle le soutient, une envoyée de Dieu ? L’Église enseigne la prudence : tout esprit n’est pas de Dieu, et le Malin sait prendre figure d’ange de lumière. On ne se précipite donc point. Sagement, le conseil du roi a résolu de la faire examiner par des gens d’Église et des docteurs, à Poitiers, afin d’éprouver sa foi, ses mœurs et la nature de ce qu’elle dit entendre.
En attendant ce jugement des clercs, la prudence est de mise des deux côtés. Se moquer d’une fille qui se réclame du Ciel n’est pas sans péril, en un temps où l’on attend de toutes parts quelque secours ; mais s’en remettre à elle sans l’avoir éprouvée le serait davantage. Orléans, cependant, tient toujours sous les Anglais, et c’est là que tous les regards reviennent. Que cette Pucelle soit ce qu’elle prétend ou non, la place ne sera pas délivrée par des paroles, et l’hiver ne s’en va pas plus vite pour ce qu’on dispute à la cour.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Une pucelle venue des marches de Lorraine ! Mais c’est la vieille prophétie ! On disait que le royaume perdu par une femme serait relevé par une vierge de ce pays-là. La voici. Dieu tient sa promesse. Je pleure en l’écrivant.
Doucement. « Beaucoup de faux prophètes sont venus dans le monde », dit l’apôtre saint Jean, et le siècle en est plein : béguines, devineresses, illuminés. L’assurance d’une fille n’est pas une preuve. On l’envoie à Poitiers devant les docteurs : attendons leur jugement avant de fléchir le genou.
Éprouvez, éprouvez… pendant que vous éprouvez, maistre, Orléans a faim ! Le peuple n’a pas besoin de vos docteurs pour reconnaître la main de Dieu.
C’est justement quand on a faim qu’on croit trop vite ce qu’on désire. Je ne ferme pas la porte ; je demande qu’on regarde qui frappe. Là-dessus je me tais.
On me dit qu’on va confier le sort de la Loire à une bergère de dix-sept ans qui n’a jamais vu ranger une bataille. Talbot et Scales doivent bien rire dans leurs bastilles. Ce ne sont pas des voix qui prennent une place, ce sont des vivres, des hommes et un chef.
Et jusqu’ici tes hommes et tes chefs, vieille lance, ils nous ont valu Rouvray. Si le Ciel veut se mêler de nos affaires par le moyen d’une fille, moi je dis grand merci.
Elle a traversé seule un pays tenu par les Bourguignons, vêtue en homme, et l’on dit qu’elle a reconnu le dauphin sans qu’on le lui montre. Envoyée de Dieu ou non, il faut du cœur pour cela. J’en connais peu, à la cour, qui en auraient fait autant.
Voilà donc où l’on en est du côté de Bourges : à s’en remettre aux visions d’une fille des champs. Si c’est là leur secours, la cause est encore plus basse que je ne pensais.
Fille du Ciel ou pauvre folle, je ne sais. Je sais seulement que si elle fait entrer une seule charrette de blé dans Orléans, je la nommerai sainte de mon vivant. Qu’on cesse de disputer et qu’on nous porte à manger.