Liesse à Orléans : la Pucelle entre par la porte de Bourgogne
Au soir d'hier, vendredi, la fille venue de Lorraine a franchi les murs par l'est, à la lueur des torches, au milieu d'une foule qui se pressait jusqu'à toucher son cheval. Les premiers vivres commencent de passer dans la cité affamée. De ce que cela changera au siège, nul, ce matin, ne se hasarde à le dire.
Orléans n'avait pas connu pareille presse depuis l'automne. Hier au soir, alors que le jour tombait, la Pucelle est entrée dans la ville par la porte de Bourgogne, du côté de l'est, là où les Anglais n'ont point dressé de bastille qui ferme le passage. On la dit vêtue d'une armure claire et montée sur un cheval qu'on rapporte gris ; autour d'elle marchaient des gens d'armes et, devant, des gens d'Église portant bannières.
La foule s'est portée à sa rencontre avec une ardeur dont les anciens, ici, disent n'avoir guère vu la pareille. On allumait des torches le long des rues ; chacun voulait l'approcher, la toucher, ou seulement toucher son cheval, au point qu'une de ces torches, à ce qu'on raconte, vint roussir son pennon sans qu'elle s'en émût. Des bourgeois pleuraient ; d'autres criaient que Dieu, enfin, regardait Orléans.
C'est qu'on l'attend depuis des semaines comme une délivrance. La fille venue de Lorraine se dit envoyée de par Dieu pour secourir la ville et mener le dauphin Charles, qu'on nomme ici le roi de Bourges, jusqu'à son droit. Telle est la parole qu'elle porte et que beaucoup, dans la presse d'hier, tenaient déjà pour assurée. La rédaction la rapporte comme son propre dire et comme l'espérance commune, sans la donner pour autre chose.
L'essentiel, pour une ville qui compte ses pains, tient en peu de mots : avec elle est arrivé du ravitaillement. Le convoi, parti de Blois ces derniers jours, a gagné la Loire et les premiers vivres commencent de passer dans Orléans, bateaux remontant le fleuve à la faveur de la nuit. On parle de bétail et de blé. Si le passage tient et se poursuit, c'est le ventre de la cité qui respire un peu.
Le Bâtard d'Orléans, messire Jean, qui tient la défense avec messire Raoul de Gaucourt, gouverneur de la place, est venu au-devant d'elle. On dit qu'il l'a reçue avec honneur. Mais derrière les acclamations, les capitaines gardent un visage mesuré. La Hire, Xaintrailles et les autres hommes de guerre savent ce que pèse encore l'ost anglais autour des murs, et ne se paient pas de liesse.
Car la ville est assiégée depuis l'automne, et la mémoire de la mauvaise journée de février — celle qu'on a nommée des Harengs, du côté de Rouvray, où le secours fut défait — n'est pas effacée. Une part des gens d'armes qui escortaient la Pucelle est, dit-on, repartie vers Blois pour ramener le reste de l'armée de secours. On l'attend. D'ici là, Orléans tient entre une espérance neuve et la prudence de ceux qui commandent.
Ce qu'il adviendra du siège, nul ne le sait ce matin. La venue de la Pucelle a relevé les cœurs ; elle n'a pas levé les bastilles. Entre l'élan de la foule et le calcul des capitaines, la cité retient son souffle.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
J’y étais, à la porte de Bourgogne, hier au soir, dans la presse et les torches ! J’ai touché son cheval. Une torche a roussi son pennon et elle n’a pas seulement cillé. Jamais je n’ai rien vu de pareil. Dieu regarde enfin Orléans, je l’ai vu de mes yeux.
La liesse, oui, oui. Mais l’article le dit bien : « la venue de la Pucelle a relevé les cœurs, elle n’a pas levé les bastilles ». Ce qui m’a fait pleurer, moi, ce sont les bateaux de blé qui remontent la Loire à la nuit. Enfin du pain.
Les deux, la bonne femme, les deux ! Le pain pour le corps, la Pucelle pour le cœur. On tenait pour perdus, et voilà qu’on respire. Vive la Pucelle et vive le dauphin !
Réjouissez-vous, mais regardez les capitaines : ils gardent le visage mesuré, eux. La Hire et Xaintrailles savent ce que pèse encore l’ost anglais autour des murs. Une entrée par torches ne fait pas tomber une seule bastille. Demain, il faudra donner.
Je note, sans vouloir gâter la fête, que la foule qui la porte aux nues aujourd’hui la maudira demain si l’étau ne cède pas. On charge cette enfant d’un poids bien lourd. Prions qu’elle le porte.
Que Dieu confonde les langues qui ont craché sur elle cette nuit. Elles ont déjà été rayées, et c’est justice.