← Retour à l’édition À la une

Liesse à Orléans : la Pucelle entre par la porte de Bourgogne

Au soir d'hier, vendredi, la fille venue de Lorraine a franchi les murs par l'est, à la lueur des torches, au milieu d'une foule qui se pressait jusqu'à toucher son cheval. Les premiers vivres commencent de passer dans la cité affamée. De ce que cela changera au siège, nul, ce matin, ne se hasarde à le dire.

Notre envoyé à Orléans 30 avril 1429 5 min de lecture
Enluminure du XVe siècle figurant une armée royale, bannières fleurdelisées en tête, arrivant aux portes ouvertes d'une ville fortifiée où les habitants l'accueillent agenouillés.
Maître de Giac (enluminure), Jean Froissart (texte), enluminure du XVe siècle (Chroniques de Froissart) figurant l'entrée d'une armée royale dans une ville médiévale, vers 1415-1418, BnF, ms. Français 2664, fol. 142 — Domaine public (Wikimedia Commons).

Orléans n'avait pas connu pareille presse depuis l'automne. Hier au soir, alors que le jour tombait, la Pucelle est entrée dans la ville par la porte de Bourgogne, du côté de l'est, là où les Anglais n'ont point dressé de bastille qui ferme le passage. On la dit vêtue d'une armure claire et montée sur un cheval qu'on rapporte gris ; autour d'elle marchaient des gens d'armes et, devant, des gens d'Église portant bannières.

La foule s'est portée à sa rencontre avec une ardeur dont les anciens, ici, disent n'avoir guère vu la pareille. On allumait des torches le long des rues ; chacun voulait l'approcher, la toucher, ou seulement toucher son cheval, au point qu'une de ces torches, à ce qu'on raconte, vint roussir son pennon sans qu'elle s'en émût. Des bourgeois pleuraient ; d'autres criaient que Dieu, enfin, regardait Orléans.

C'est qu'on l'attend depuis des semaines comme une délivrance. La fille venue de Lorraine se dit envoyée de par Dieu pour secourir la ville et mener le dauphin Charles, qu'on nomme ici le roi de Bourges, jusqu'à son droit. Telle est la parole qu'elle porte et que beaucoup, dans la presse d'hier, tenaient déjà pour assurée. La rédaction la rapporte comme son propre dire et comme l'espérance commune, sans la donner pour autre chose.

L'essentiel, pour une ville qui compte ses pains, tient en peu de mots : avec elle est arrivé du ravitaillement. Le convoi, parti de Blois ces derniers jours, a gagné la Loire et les premiers vivres commencent de passer dans Orléans, bateaux remontant le fleuve à la faveur de la nuit. On parle de bétail et de blé. Si le passage tient et se poursuit, c'est le ventre de la cité qui respire un peu.

Le Bâtard d'Orléans, messire Jean, qui tient la défense avec messire Raoul de Gaucourt, gouverneur de la place, est venu au-devant d'elle. On dit qu'il l'a reçue avec honneur. Mais derrière les acclamations, les capitaines gardent un visage mesuré. La Hire, Xaintrailles et les autres hommes de guerre savent ce que pèse encore l'ost anglais autour des murs, et ne se paient pas de liesse.

Car la ville est assiégée depuis l'automne, et la mémoire de la mauvaise journée de février — celle qu'on a nommée des Harengs, du côté de Rouvray, où le secours fut défait — n'est pas effacée. Une part des gens d'armes qui escortaient la Pucelle est, dit-on, repartie vers Blois pour ramener le reste de l'armée de secours. On l'attend. D'ici là, Orléans tient entre une espérance neuve et la prudence de ceux qui commandent.

Ce qu'il adviendra du siège, nul ne le sait ce matin. La venue de la Pucelle a relevé les cœurs ; elle n'a pas levé les bastilles. Entre l'élan de la foule et le calcul des capitaines, la cité retient son souffle.

Le contexte

Orléans est investie depuis le 23 octobre 1428, quand l'ost anglais commandé d'abord par le comte de Salisbury vint dresser ses bastilles autour de la ville. Le comte fut frappé peu après à une fenêtre des Tourelles et l'on le dit mort depuis ; la conduite du siège est passée à d'autres capitaines anglais.

Le 12 février dernier, près de Rouvray, un convoi anglais de vivres — dont des harengs pour le carême — fut attaqué par les gens du roi de Bourges et les Écossais ; l'affaire tourna mal pour les assaillants. On l'appelle ici la journée des Harengs.

La place est défendue par le Bâtard d'Orléans, messire Raoul de Gaucourt qui en est gouverneur, et des capitaines tels que La Hire et Poton de Xaintrailles. La porte de Bourgogne, à l'est, demeure libre, faute de bastille anglaise qui la ferme entièrement.

État des informations

Au 30 avril 1429, la rédaction tient pour sûres l'entrée d'hier soir par la porte de Bourgogne et le début du ravitaillement ; elle ne préjuge en rien de l'issue du siège, encore tout entier devant la ville.

Ce que l’on sait

  • La Pucelle est entrée dans Orléans le soir du 29 avril 1429 par la porte de Bourgogne, du côté de l'est.
  • Elle accompagnait un convoi de ravitaillement parti de Blois, dont les premiers vivres commencent de passer dans la ville.
  • Le Bâtard d'Orléans, qui tient la défense, est venu au-devant d'elle ; la foule l'a accueillie avec une grande ferveur.
  • Le siège dure depuis le 23 octobre 1428 ; la journée des Harengs (Rouvray) a eu lieu le 12 février 1429.

Ce que l’on ignore

  • Ce que la venue de la Pucelle changera réellement au siège : rien, à cette date, ne permet de le dire.
  • Le rôle militaire exact qu'elle tiendra — meneuse effective au combat, ou ressort de moral et d'élan, le commandement restant aux capitaines.
  • Si le ravitaillement passera en suffisance, et quand le reste de l'armée de secours, repartie vers Blois, reviendra.

Sources historiques utilisées

secondary

Jeanne d’Arc — Wikipédia

Origine, départ de Vaucouleurs, réception à Chinon, examen de Poitiers, présence au siège d’Orléans.

primary

Journal du siège d’Orléans

Chronique au jour le jour du siège, côté assiégé ; témoignage partial et de rédaction un peu postérieure, à manier avec prudence.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une feuille d’information du temps du siège ; reconstitution maison croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n’ait été recoupé.

Les lecteurs réagissent

Les lecteurs réagissent

Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.

7 commentaires
MarionDeLaTourNeuve 30 avril 1429, au matin

J’y étais, à la porte de Bourgogne, hier au soir, dans la presse et les torches ! J’ai touché son cheval. Une torche a roussi son pennon et elle n’a pas seulement cillé. Jamais je n’ai rien vu de pareil. Dieu regarde enfin Orléans, je l’ai vu de mes yeux.

👍 132 · 🚩 4
AuPrixDuBoisseau 30 avril 1429, au matin

La liesse, oui, oui. Mais l’article le dit bien : « la venue de la Pucelle a relevé les cœurs, elle n’a pas levé les bastilles ». Ce qui m’a fait pleurer, moi, ce sont les bateaux de blé qui remontent la Loire à la nuit. Enfin du pain.

👍 79 · 🚩 2
PourLeGentilDauphin 30 avril 1429, à midi

Les deux, la bonne femme, les deux ! Le pain pour le corps, la Pucelle pour le cœur. On tenait pour perdus, et voilà qu’on respire. Vive la Pucelle et vive le dauphin !

👍 74 · 🚩 3
VieilleLance 30 avril 1429, à midi

Réjouissez-vous, mais regardez les capitaines : ils gardent le visage mesuré, eux. La Hire et Xaintrailles savent ce que pèse encore l’ost anglais autour des murs. Une entrée par torches ne fait pas tomber une seule bastille. Demain, il faudra donner.

👍 55 · 🚩 12
MaistreEnDivinité 30 avril 1429, à vêpres

Je note, sans vouloir gâter la fête, que la foule qui la porte aux nues aujourd’hui la maudira demain si l’étau ne cède pas. On charge cette enfant d’un poids bien lourd. Prions qu’elle le porte.

👍 41 · 🚩 18
AmiDeLaPaix 30 avril 1429, à la nuit

👍 0 · 🚩 61
MarionDeLaTourNeuve 1 mai 1429, au matin

Que Dieu confonde les langues qui ont craché sur elle cette nuit. Elles ont déjà été rayées, et c’est justice.

👍 58 · 🚩 3

Articles liés