Dans le camp d’en face : ce que l’on croit savoir des Anglais
Depuis les remparts, on observe l’armée qui hiverne dans ses bastilles. Guetteurs, transfuges et gens des convois rapportent des chiffres qui ne s’accordent pas et un anneau qui, sur la Loire, n’a jamais tout à fait fermé.
On passe, ces jours-ci, une bonne part du temps à guetter. Du haut des tours et des boulevards, entre deux volées de neige fondue, chacun cherche à lire dans le camp d’en face ce qu’on ne peut y aller voir : combien ils sont, où ils tiennent, ce qui leur manque. Ce que la place croit savoir de l’ennemi ne lui vient que par bribes — de ce qu’aperçoivent les guetteurs de la porte Renard, de ce que rapportent ceux qui passent d’un bord à l’autre, de ce que lâchent les déserteurs qu’on prend ou qui se rendent. Autant dire un savoir de bruits et de lointain, qu’il faut donner pour ce qu’il est.
Une chose, au moins, se voit à l’œil : l’Anglais hiverne. Il s’est logé dans ses bastilles de bois et de terre, palissadées, où l’on devine des feux la nuit, et il paraît résolu à passer là le plus dur de la saison. Voilà quatre mois qu’il est planté sous nos murs, depuis la mi-octobre, et rien, de ce qu’on observe, n’annonce qu’il veuille lever le camp. Ce qui suit, on l’a recueilli aux remparts et auprès de ceux qui vont et viennent ; on le rapporte sans en garantir le compte.
La relève du commandement
Depuis que le comte de Salisbury a été frappé au visage à une fenêtre des Tourelles, cet automne, et qu’on le dit mort de sa blessure du côté de Meung, c’est un autre qui mène l’ost : Guillaume de la Pole, comte de Suffolk. Le nom, dans la place, ne dit rien de bon, mais il n’effraie pas non plus. On se souvient ici que ce même Suffolk, voici deux étés, dut lever son siège de devant Montargis quand le Bâtard d’Orléans y porta secours. Qui a déjà dû décamper d’une place peut décamper d’une autre : on se le répète, aux mauvais jours, comme on peut.
À ses côtés, on nomme le sire Talbot, homme de guerre qu’on tient pour rude et prompt — c’est lui, dit-on, qui a pris Laval l’an passé — et messire Thomas, sire de Scales, dont on cite le nom parmi les chefs sans qu’on sache bien, d’ici, ce qu’il tient au juste. Au fort des Tourelles, à la tête du pont, commande un capitaine que les nôtres appellent Glacidas, ou Classidas — c’est le sire Glasdale —, avec une garnison qu’on donne pour aguerrie et qui garde là le point le plus proche de nous.
Un autre nom court, mais celui-là ne campe pas devant nos murs : le chevalier Fastolf. On le dit occupé à courir la Loire et la Beauce et à mener les convois de vivres vers le camp — c’est lui, du reste, qui escortait celui de Rouvray. À guetter le va-et-vient de ses charrois, on comprend que l’armée du siège ne se nourrit pas d’elle-même et tient au fil de ces convois : de quoi elle vit est aussi ce par quoi on pourrait l’affamer, si l’on savait couper la route.
Combien sont-ils ? Des chiffres qui ne s’accordent pas
C’est ici que les rapports se brouillent le plus. À en croire ceux qui prétendent avoir compté les enseignes, le corps qui serre la ville tiendrait dans les trois à quatre mille Anglais, auxquels s’ajouterait un renfort venu du côté bourguignon, qu’on dit d’un millier et demi. Encore ne jurerait-on pas de la fermeté de ce dernier : gens de moindre cœur à l’ouvrage, murmure-t-on, et qu’on ne voit guère se presser aux corvées. Dans les rues, les bouches gonflent tout cela, et l’on entend parfois monter le nombre jusqu’à dix mille, en comptant hommes de trait, valets et gens des convois ; mais de ce chiffre-là, nul ne répond, et il sent le bruit de veillée plus que le compte.
À la mesurer contre le nombre, l’entreprise paraît d’ailleurs bien lourde pour de tels moyens. Les guetteurs donnent quelque sept à huit cents hommes au fort des Tourelles, deux à trois cents à la bastille Saint-Loup, du côté de l’orient ; le reste se répartit entre les autres forts et les garnisons dispersées dans les places prises à l’automne — Meung, Beaugency, Jargeau —, qu’il leur faut bien tenir aussi. C’est peu, tout compté, pour enfermer une ville de l’étendue de la nôtre, baignée par la Loire.
Un anneau qui n’a jamais tout à fait fermé
Faute d’hommes pour tout tenir, l’Anglais a fait ce qu’il a pu : il a semé des forts. On en compte, selon qui regarde, neuf, dix, onze — les guetteurs de deux portes ne s’accordent pas au fort près —, la plupart massés au nord et au couchant, entre la rivière et la route de Paris, du côté de Saint-Laurent. C’est là, chacun l’entend, qu’il se garde le mieux : c’est de ce côté qu’on attendrait un secours venu de Bourges et des pays du roi, et c’est là qu’il a voulu barrer le chemin.
Mais le cercle n’est pas clos, et c’est peut-être ce qu’il importe le plus de savoir. Du côté de l’orient, l’anneau reste ouvert : la porte de Bourgogne demeure praticable, faute d’un fort qui la ferme entièrement, et par là passent encore des hommes, des nouvelles et une part des vivres. Blocus, oui, mais poreux ; l’étreinte serre, elle n’étouffe pas. On sort et l’on rentre, au prix de veiller à l’heure et au chemin. Tant que cette brèche tient, la ville respire, et l’Anglais le sait aussi bien que nous, qui n’a pas les bras pour la boucher.
Rouvray, vu d’ici
Reste la nouvelle qui pèse le plus sur les cœurs, et qui est toute fraîche. Voici six jours, le samedi 12, le convoi de carême que menait Fastolf — harengs et poisson salé pour les jours maigres — est passé malgré nous. On avait fait sortir des gens pour l’enlever du côté de Rouvray, en Beauce ; l’affaire tourna court. L’assaut manqua, le chef des Écossais, le sire Stuart de Darnley, y resta, et le Bâtard d’Orléans en revint blessé. Les nôtres rentrèrent défaits, et le poisson entra au camp.
De nos remparts, la leçon est amère et courte : au plus dur de l’hiver, l’armée d’en face vient d’être ravitaillée sous nos yeux, et c’est nous qui avons saigné à vouloir l’en empêcher. Ce que ce convoi a mis de vivres dans les bastilles, on ne le sait pas au juste ; mais on sait qu’il a passé, et cela suffit à comprendre que l’Anglais tiendra la saison. Ce qui se devine ainsi du camp d’en face ne tient, encore une fois, qu’au dire des guetteurs et des transfuges. On le donne comme tel : un état des lieux fait de loin, par-dessus une rivière, d’une armée qui hiverne et qu’on n’a pas fini d’observer.