De Blois vers Orléans : une armée de vivres et d’hommes
Sur les bords de Loire, à Blois, gens d’armes, chariots de vivres et bêtes de boucherie se rassemblent depuis la mi-avril pour porter secours à Orléans assiégée. La Pucelle, dit-on, marche à l’avant-garde. Mais pourra-t-elle seulement entrer dans la place, et de quel poids pèsera-t-elle sur les armes ?
Depuis quelques jours, le château et les abords de Blois bruissent du remue-ménage d’une armée en formation. On y rassemble, sur l’ordre venu de Bourges, ce qu’il faut pour secourir Orléans, que les Anglais et leurs alliés bourguignons tiennent en étau depuis l’automne. Gens d’armes, gens de trait, voituriers et marchands de vivres y affluent ; les chroniqueurs de la cour parlent de plusieurs milliers d’hommes, sans qu’on puisse en arrêter le compte exact, tant les compagnies se rejoignent par bandes.
Le convoi qui se prépare n’est pas seulement une troupe : c’est, autant que de fer, une affaire de pain et de chair. On charge sur les chariots blé, sel et provendes, et l’on rassemble un grand bétail destiné aux Orléanais, dont la disette inquiète. Conduire pareil train de vivres jusque sous les murs assiégés, en gardant l’escorte serrée, voilà la première gageure : on ne sait encore par quelle rive ni par quel chemin l’on tentera d’approcher la ville.
Au milieu de cet appareil, tous les regards vont à la fille venue de Lorraine, que l’on nomme la Pucelle. On la dit montée, armée, portant sa bannière, et placée à l’avant-garde de l’armée de secours. On rapporte qu’elle a voulu chasser de la troupe les ribaudes et les jureurs, et faire marcher les compagnies derrière les prêtres et les bannières, comme à une procession. Ce qu’elle apporte aux armes, nul ne le sait encore : meneuse qui décide du combat, ou ressort de courage et d’élan pour des soldats las de reculer ?
Car le commandement, lui, demeure aux capitaines. Devant Orléans, c’est le bâtard d’Orléans, messire Jean que l’on nomme Dunois, qui tient la défense avec le gouverneur Raoul de Gaucourt ; au-dehors, La Hire et Poton de Xaintrailles sont de ceux qui mènent les hommes d’armes. La Pucelle marche avec eux, non au-dessus d’eux : c’est aux gens de guerre qu’il revient de décider du jour et de l’heure.
On répète aussi, de bouche en bouche, qu’elle aurait fait porter aux Anglais des sommations de lever le siège et de s’en retourner en leur pays. La teneur en court diversement selon ceux qui prétendent l’avoir vue ou entendue : elle y parlerait au nom du Roi du ciel, s’adressant au roi d’Angleterre, au duc de Bedford et aux chefs qui se disent ses lieutenants, leur enjoignant de quitter leurs bastilles. De pareils défis n’ébranlent guère, dit-on, ceux qui campent devant Orléans, et l’on ne saurait jurer du texte exact d’une lettre qui a couru de main en main.
Reste l’essentiel, qui demeure inconnu. L’armée de Blois pourra-t-elle gagner Orléans sans être arrêtée en chemin ? Le convoi de vivres entrera-t-il dans la place, ou seulement une partie des hommes ? Et si l’on entre, sera-ce pour soulager la ville quelques jours, ou pour rompre l’étreinte des assiégeants ? Nul, à la cour de Bourges, ne se hasarde à le promettre. On prie, on charge les chariots, et l’on attend des nouvelles de la Loire.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Du blé, du sel, du bétail sur les chariots : voilà les mots que je relis trois fois. Depuis Rouvray je n’osais plus espérer. Pourvu, mon Dieu, pourvu que le convoi entre et que le passage tienne.
Bien noté que l’article le dit clair : le commandement reste aux capitaines, la Pucelle marche AVEC eux, non AU-DESSUS. Dunois, La Hire, Xaintrailles mènent. Que la fille porte la bannière et échauffe les cœurs, tant mieux ; qu’elle laisse ranger la bataille à ceux qui savent, et tout ira.
Elle a chassé les ribaudes et les jureurs de l’ost et fait marcher l’armée derrière les prêtres et les bannières, comme à une procession. Une armée qui va vers Dieu, comment perdrait-elle ? Orléans, tiens encore un peu !
On dit qu’elle a fait porter aux Anglais sommation de lever le siège et de s’en retourner chez eux, au nom du Roi du ciel. Qu’ils en rient tant qu’ils voudront dans leurs bastilles ; on verra qui rit quand l’armée de Blois paraîtra.
Une armée qui marche vaut mieux qu’une prophétie qu’on récite : sur ce point, je suis avec vous tous. Reste la vraie question, que la ferveur oublie : par quelle rive fera-t-on entrer ce convoi sous les yeux de Talbot ? C’est là que tout se jouera, non dans les sommations.