Les Anglais devant Orléans : le verrou de la Loire menacé
Maître depuis l'été des places qui jalonnent la rivière, le comte de Salisbury a paru voici quatre jours sous nos murs et plante son siège au midi, par-delà le pont. Pour lui barrer le passage, les bourgeois ont déjà abattu une arche et livré les faubourgs aux flammes.
Ils sont là. Depuis le mardi 12 de ce mois d'octobre, l'avant-garde du comte de Salisbury a paru au midi de la cité, du côté du Portereau, ce faubourg qui regarde la Loire depuis l'autre rive. Les enseignes anglaises se déploient à vue des remparts, et nul, dans Orléans, ne se fait plus d'illusion : c'est bien notre ville que Thomas Montagu, comte de Salisbury, est venu assiéger, et c'est par le sud, par le pont, qu'il entend la prendre.
L'homme n'est pas venu les mains vides. Tout l'été et l'arrière-saison, ses gens ont couru le pays et raflé les places fortes qui tiennent la rivière. Janville s'est rendue, puis Meung-sur-Loire, puis Beaugency ; Jargeau, Châteauneuf, Sully ont suivi le même sort. De proche en proche, le comte s'est rendu maître des passages de la Loire en amont comme en aval, jusqu'à venir resserrer son étau sur la dernière grande place qui lui résiste de ce côté : la nôtre.
Car c'est ici, chacun le sent, que se joue la partie. Orléans est le verrou de la Loire. Tant que la cité tient, et tient son pont, la route du midi reste fermée à l'ennemi ; qu'elle vienne à céder, et c'est le chemin du Berry, de Bourges et des pays fidèles à monseigneur le dauphin qui s'ouvre tout grand devant les bannières anglaises. On comprend que le comte ait mené si méthodiquement sa besogne avant de se planter sous nos murs.
Aussi les nôtres n'ont-ils pas attendu pour se mettre en défense. Dès que les premières troupes ont paru, gens d'armes et bourgeois ont mis bas une arche du pont, du côté du Portereau, afin que l'ennemi, eût-il pris les ouvrages du sud, ne pût franchir la rivière et tomber dans la ville par cette voie. Le couvent voisin, qui flanquait ce bout du pont, a été jeté à terre du même coup.
On a fait plus, et de plus dur. Tout autour d'Orléans s'étendaient de longs et beaux faubourgs : maisons des champs, demeures de chanoines, couvents, et nombre d'églises. Les habitants eux-mêmes y ont bouté le feu et les ont rasés sans épargner bâtiment qui vaille, afin de dégager le champ devant les murailles, d'ôter à l'assaillant tout abri où se loger et toute couverture d'où battre la ville. Ce fut un crève-cœur que de voir flamber ainsi le bien de tant de bonnes gens ; mais qui veut tenir une place sait qu'on ne se défend pas le dos appuyé à ses propres faubourgs.
Dedans, on s'organise. Le sire Raoul de Gaucourt, gouverneur, et les capitaines qui se sont jetés dans la ville — parmi lesquels on nomme le Bâtard d'Orléans — disposent les gens de guerre aux portes et le long des murs, comptent les vivres, arment les bombardes. La cité est forte, ses remparts épais, ses bourgeois résolus à ne point se rendre au parti anglo-bourguignon. Reste à savoir ce que vaudra cette résolution contre une armée qui a tout l'automne moissonné les places de la Loire.
Du côté ennemi, on parle d'une force de plusieurs milliers d'hommes, à quoi s'ajoutent les renforts et les capitaines de renom que la rumeur annonce déjà en chemin. Salisbury n'a pas encore donné l'assaut ; il prend ses logis, reconnaît les ouvrages du sud, mesure la place. Mais nul ne doute que les coups vont venir, et qu'ils viendront d'abord par le pont et les Tourelles, cette tour qui en commande l'entrée au midi.
Voilà donc Orléans investie, ou en passe de l'être. La ville tiendra-t-elle ? Personne, ce jour, ne saurait le dire. On sait seulement que le verrou de la Loire est menacé, que le dauphin n'a pas de place qui lui importe davantage, et que de ces murailles dépend peut-être le sort de tout le pays demeuré fidèle au roi de Bourges.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
On a brûlé de nos propres mains les maisons des champs, les vergers, la grange de mon beau-frère qui était de bonne pierre. Je sais bien qu’il le fallait pour dégager les murs, mais où logeront ceux qui vivaient hors les portes, et de quoi vivront-ils cet hiver ?
Mieux vaut la maison brûlée que l’Anglais couché dedans. On rebâtira quand Salisbury sera reparti chez lui, et il repartira.
Janville, Meung, Beaugency, Jargeau : il les a prises l’une après l’autre presque sans coup férir. Nos murs sont bons, mais un mur ne se garde pas tout seul. Qu’on garnisse le boulevard du pont et les Tourelles, et vite, c’est par là qu’il viendra.
Orléans est le verrou de la Loire : tant qu’elle tient, le Berry et Bourges tiennent. Nous ne nous rendrons pas au parti anglo-bourguignon, quoi qu’il en coûte. Vive le gentil dauphin !
Sainte Croix, gardez notre ville !! Notre-Dame, gardez-nous !!
Ils ont rompu une arche du pont. C’est bien pour la défense, on me le dit, mais par où passera désormais le blé de Sologne et le sel ? Une ville qui a faim ne tient pas par ses seuls remparts.
Gardons la mesure. Orléans a vu d’autres armées sous ses murs et n’a pas cédé. Que l’on compte les greniers, qu’on ménage la poudre et les traits, et qu’on n’use pas la ville en cris et en veilles inutiles : un siège se gagne en durant.