← Retour à l’édition Opinion

Opinion | On nous a refusé la paix : je reprends mon sabre sans l’avoir choisi

Je pars ce matin pour le Nord. On dira que nous voulons la guerre ; je réponds qu’on nous l’impose. Les rois ont rejeté nos offres avant même de les lire — il ne me reste qu’à défendre ce qu’il reste à défendre.

Honoré Ravel, ancien chef d’escadron rappelé à l’Armée du Nord 15 juin 1815, 07h00 6 min de lecture

Il est sept heures, mon paquetage est bouclé et le cheval sellé attend dans la cour. Ce matin, je reprends la route du Nord. L’uniforme que le retour des Bourbons m’avait fait ranger l’an dernier, quand on remerciait les officiers de l’Empereur pour leur donner congé, je viens de le remettre, et il me va encore. On m’a rappelé au service ce printemps, et j’ai répondu sans hésiter. L’Empereur lui-même a quitté Paris il y a trois jours pour rejoindre l’Armée du Nord ; nul n’ignore plus, dans cette ville, que l’affaire est proche. Je ne prends donc pas les devants d’une guerre : je rejoins une armée déjà en marche.

Je n’écris pas pour railler ceux qui redoutent cette campagne, et je les entends mieux qu’on ne croit. Vingt-trois années d’armes ont passé sur ce pays, et je les ai faites presque toutes. J’ai vu les colonnes de conscrits qu’on levait de plus en plus jeunes, les fermes où il ne restait que des vieillards pour rentrer la moisson, les femmes qui attendaient une lettre qui ne venait plus. Celui qui a compté ses morts a le droit de ne plus vouloir en compter. Je ne prendrai pas de haut cette fatigue-là : elle est juste, et je la porte comme un autre.

Mais je pose une question simple : qui a fermé la porte ? Nous avons tendu la main. Le gouvernement a reconnu le traité signé à Paris l’an dernier, il a fait dire aux souverains qu’il ne voulait ni conquête ni revanche, et il a dépêché des envoyés pour le leur porter. On ne les a pas seulement éconduits : au début d’avril, on les a renvoyés sans réponse, comme on refuse de parler à un homme qu’on a déjà condamné. Cette guerre, on ne me l’a pas laissé choisir. On me l’a apportée toute faite, et il ne me reste qu’à la recevoir.

Voilà mon vrai grief, et il n’est pas d’humeur mais de principe : des rois étrangers se donnent le droit de régler nos affaires. Un aréopage réuni à Vienne a signé, au mois de mars, une déclaration qui met un homme au ban de l’Europe et le retranche du droit commun ; puis les cabinets se sont liés de nouveau pour fondre ensemble sur la France. Qu’ils n’aiment pas notre gouvernement, soit ; c’est leur affaire de princes. Qu’ils prétendent nous dicter qui doit nous conduire et jusque dans nos frontières, cela ne les regarde pas. C’est notre souveraineté qu’on viole, et un soldat ne se bat pas pour d’autre chose.

On voudrait, dit-on, nous rendre le roi qui gouvernait avant. Mais où l’a-t-on suivi ? À Gand, hors du royaume, sous la garde de ceux-là mêmes qui arment aujourd’hui contre nous. Je veux bien qu’on discute des mérites d’un prince ; je ne discuterai pas de ceci : un souverain qui attend le retour de son trône derrière les baïonnettes de l’étranger a déjà répondu à la seule question qui compte pour moi. Je ne mettrai pas mon sabre au service d’une cause qui campe dans le bagage des coalisés. Ce n’est pas un choix de parti, c’est un point d’honneur.

Et puis quelque chose a changé, que je ne veux pas taire, car c’est aussi pour cela que je pars. Ce n’est plus tout à fait le pouvoir d’avant. On a joint au gouvernement un Acte qui promet des libertés, des chambres, une presse moins tenue en lisière — et il se trouve que celui qui l’a rédigé est l’écrivain même qui flétrissait hier ce retour avec le plus de véhémence. Qu’un tel homme ait pris la plume dit qu’il y a là autre chose qu’un décret de circonstance. Le pays, du reste, a été appelé à se prononcer au Champ de Mai, il y a deux semaines. On m’a consulté, moi qui ne l’étais plus.

Je ne me fais pourtant pas plus assuré que je ne suis. J’étais dans Paris ce jour-là et j’ai vu ce que j’ai vu : le Champ de Mai n’a pas rassemblé la foule des grands jours, il s’en faut, et la Chambre qu’on vient d’élire regarde déjà l’Empereur d’un œil qui n’est pas tendre. Rien de tout cela ne m’échappe et rien ne me rassure entièrement. Mais on ne me demande pas de choisir entre une certitude et une autre : on me place entre deux incertitudes. Et de ces deux-là, je prends celle qui monte de mon pays, non celle qu’on m’apporte du dehors. C’est tout ce qu’un homme peut faire quand on ne lui offre pas mieux.

Le cheval piaffe et il est temps. Je ne sais rien de ce qui se prépare là-haut, sur les routes du Nord, et je ne connais personne, ce matin, dans cette ville, qui en sache davantage. Ce qui se joue entre les armées, nul à Paris ne le tient encore, et je me garderai bien d’en parler comme si je le savais. Je sais seulement une chose, et elle me suffit pour monter en selle : de quel côté est mon devoir. Le reste appartient aux jours qui viennent, et je pars les attendre là où l’on doit les attendre.

Le contexte

Ce texte est une opinion signée, écrite au matin du 15 juin 1815 à Paris, alors que l’Armée du Nord se rassemble et que l’Empereur a quitté la capitale trois jours plus tôt.

L’auteur plaide pour la reprise des armes sans rien préjuger d’aucune opération militaire : à cette date, aucune rencontre n’est connue à Paris.

État des informations

Tribune d’opinion signée, tenue au seul horizon du 15 juin 1815 : elle argumente et doute sans rien connaître de la suite, qu’elle n’anticipe pas.

Ce que l’on sait

  • Napoléon a quitté Paris le 12 juin 1815 pour rejoindre l’Armée du Nord.
  • Le gouvernement impérial a reconnu le traité de Paris de 1814 et adressé des ouvertures aux souverains alliés, restées sans réponse au début d’avril.
  • Une déclaration signée à Vienne le 13 mars 1815 a mis Napoléon au ban de l’Europe ; les puissances se sont de nouveau coalisées à la fin du mois.
  • Louis XVIII s’est retiré à Gand à la fin de mars 1815.
  • Un Acte additionnel aux constitutions de l’Empire, promettant des libertés, a été promulgué au printemps ; le pays a été appelé au Champ de Mai le 1er juin 1815.

Ce que l’on ignore

  • Aucune opération, marche ou rencontre entre les armées n’est connue à Paris à cette date.
  • La solidité réelle du soutien au régime, après un Champ de Mai peu couru et une Chambre méfiante, demeure incertaine.

Sources historiques utilisées

secondary

The Campaigns of Napoleon

David G. Chandler · 1966

Ouvrage de synthèse utilisé pour vérifier la chronologie générale des opérations.

secondary

1815

Henry Houssaye · 1893

Récit détaillé des Cent-Jours, consulté pour les acteurs et les débats de l’époque.

primary

The Dispatches of Field Marshal the Duke of Wellington

Arthur Wellesley · 1838

Correspondances et dépêches utiles pour restituer la perspective britannique.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Les formulations à chaud sont écrites comme un média du moment, sans annoncer la suite historique.

secondary

Le marché financier français au XIXe siècle

Publications de la Sorbonne

Repère utilisé pour éviter de projeter une Bourse moderne sur un marché alors surtout dominé par les effets publics et les rentes.

Les lecteurs réagissent

Les lecteurs réagissent à l’édition de Waterloo

Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.

11 commentaires
VieuxGrognard 18 juin 1815, 16h52

Encore un article qui doute. Ceux qui ont vu l’Empereur en Italie savent qu’une position forte n’est forte que jusqu’au moment où il décide de la prendre.

👍 184 · 🚩 12
PatrioteInquiet 18 juin 1815, 16h58

On peut respecter l’Empereur et demander des nouvelles vérifiées. Les Prussiens ne disparaissent pas parce que vous tapez plus fort sur votre table.

👍 93 · 🚩 5
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h00

Je maintiens : la Garde décidera si on lui demande. Vous verrez.

👍 71 · 🚩 9
Rente5pourCent 18 juin 1815, 17h04

Tout le monde parle de Hougoumont mais personne ne dit quoi faire lundi matin sur les rentes. Voilà la vraie question pour les familles sérieuses.

👍 132 · 🚩 18
LysDuFaubourg 18 juin 1815, 17h06

La France aspire seulement au repos. Certains confondent encore gloire et agitation perpétuelle.

👍 87 · 🚩 44
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h08

Traduction : vous attendez les fourgons de l’étranger en prétendant aimer le calme.

👍 146 · 🚩 31
PatrioteInquiet 18 juin 1815, 17h11

La rédaction a raison de distinguer faits et rumeurs. Depuis midi on a déjà “confirmé” trois fois des nouvelles contradictoires.

👍 201 · 🚩 2
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h14

Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.

👍 66 · 🚩 27
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h14

Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.

👍 14 · 🚩 8
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h15

Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.

👍 9 · 🚩 6
LysDuFaubourg 18 juin 1815, 17h20

👍 0 · 🚩 51

Articles liés