Opinion | On nous a refusé la paix : je reprends mon sabre sans l’avoir choisi
Je pars ce matin pour le Nord. On dira que nous voulons la guerre ; je réponds qu’on nous l’impose. Les rois ont rejeté nos offres avant même de les lire — il ne me reste qu’à défendre ce qu’il reste à défendre.
Il est sept heures, mon paquetage est bouclé et le cheval sellé attend dans la cour. Ce matin, je reprends la route du Nord. L’uniforme que le retour des Bourbons m’avait fait ranger l’an dernier, quand on remerciait les officiers de l’Empereur pour leur donner congé, je viens de le remettre, et il me va encore. On m’a rappelé au service ce printemps, et j’ai répondu sans hésiter. L’Empereur lui-même a quitté Paris il y a trois jours pour rejoindre l’Armée du Nord ; nul n’ignore plus, dans cette ville, que l’affaire est proche. Je ne prends donc pas les devants d’une guerre : je rejoins une armée déjà en marche.
Je n’écris pas pour railler ceux qui redoutent cette campagne, et je les entends mieux qu’on ne croit. Vingt-trois années d’armes ont passé sur ce pays, et je les ai faites presque toutes. J’ai vu les colonnes de conscrits qu’on levait de plus en plus jeunes, les fermes où il ne restait que des vieillards pour rentrer la moisson, les femmes qui attendaient une lettre qui ne venait plus. Celui qui a compté ses morts a le droit de ne plus vouloir en compter. Je ne prendrai pas de haut cette fatigue-là : elle est juste, et je la porte comme un autre.
Mais je pose une question simple : qui a fermé la porte ? Nous avons tendu la main. Le gouvernement a reconnu le traité signé à Paris l’an dernier, il a fait dire aux souverains qu’il ne voulait ni conquête ni revanche, et il a dépêché des envoyés pour le leur porter. On ne les a pas seulement éconduits : au début d’avril, on les a renvoyés sans réponse, comme on refuse de parler à un homme qu’on a déjà condamné. Cette guerre, on ne me l’a pas laissé choisir. On me l’a apportée toute faite, et il ne me reste qu’à la recevoir.
Voilà mon vrai grief, et il n’est pas d’humeur mais de principe : des rois étrangers se donnent le droit de régler nos affaires. Un aréopage réuni à Vienne a signé, au mois de mars, une déclaration qui met un homme au ban de l’Europe et le retranche du droit commun ; puis les cabinets se sont liés de nouveau pour fondre ensemble sur la France. Qu’ils n’aiment pas notre gouvernement, soit ; c’est leur affaire de princes. Qu’ils prétendent nous dicter qui doit nous conduire et jusque dans nos frontières, cela ne les regarde pas. C’est notre souveraineté qu’on viole, et un soldat ne se bat pas pour d’autre chose.
On voudrait, dit-on, nous rendre le roi qui gouvernait avant. Mais où l’a-t-on suivi ? À Gand, hors du royaume, sous la garde de ceux-là mêmes qui arment aujourd’hui contre nous. Je veux bien qu’on discute des mérites d’un prince ; je ne discuterai pas de ceci : un souverain qui attend le retour de son trône derrière les baïonnettes de l’étranger a déjà répondu à la seule question qui compte pour moi. Je ne mettrai pas mon sabre au service d’une cause qui campe dans le bagage des coalisés. Ce n’est pas un choix de parti, c’est un point d’honneur.
Et puis quelque chose a changé, que je ne veux pas taire, car c’est aussi pour cela que je pars. Ce n’est plus tout à fait le pouvoir d’avant. On a joint au gouvernement un Acte qui promet des libertés, des chambres, une presse moins tenue en lisière — et il se trouve que celui qui l’a rédigé est l’écrivain même qui flétrissait hier ce retour avec le plus de véhémence. Qu’un tel homme ait pris la plume dit qu’il y a là autre chose qu’un décret de circonstance. Le pays, du reste, a été appelé à se prononcer au Champ de Mai, il y a deux semaines. On m’a consulté, moi qui ne l’étais plus.
Je ne me fais pourtant pas plus assuré que je ne suis. J’étais dans Paris ce jour-là et j’ai vu ce que j’ai vu : le Champ de Mai n’a pas rassemblé la foule des grands jours, il s’en faut, et la Chambre qu’on vient d’élire regarde déjà l’Empereur d’un œil qui n’est pas tendre. Rien de tout cela ne m’échappe et rien ne me rassure entièrement. Mais on ne me demande pas de choisir entre une certitude et une autre : on me place entre deux incertitudes. Et de ces deux-là, je prends celle qui monte de mon pays, non celle qu’on m’apporte du dehors. C’est tout ce qu’un homme peut faire quand on ne lui offre pas mieux.
Le cheval piaffe et il est temps. Je ne sais rien de ce qui se prépare là-haut, sur les routes du Nord, et je ne connais personne, ce matin, dans cette ville, qui en sache davantage. Ce qui se joue entre les armées, nul à Paris ne le tient encore, et je me garderai bien d’en parler comme si je le savais. Je sais seulement une chose, et elle me suffit pour monter en selle : de quel côté est mon devoir. Le reste appartient aux jours qui viennent, et je pars les attendre là où l’on doit les attendre.
Les lecteurs réagissent à l’édition de Waterloo
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Encore un article qui doute. Ceux qui ont vu l’Empereur en Italie savent qu’une position forte n’est forte que jusqu’au moment où il décide de la prendre.
On peut respecter l’Empereur et demander des nouvelles vérifiées. Les Prussiens ne disparaissent pas parce que vous tapez plus fort sur votre table.
Je maintiens : la Garde décidera si on lui demande. Vous verrez.
Tout le monde parle de Hougoumont mais personne ne dit quoi faire lundi matin sur les rentes. Voilà la vraie question pour les familles sérieuses.
La France aspire seulement au repos. Certains confondent encore gloire et agitation perpétuelle.
Traduction : vous attendez les fourgons de l’étranger en prétendant aimer le calme.
La rédaction a raison de distinguer faits et rumeurs. Depuis midi on a déjà “confirmé” trois fois des nouvelles contradictoires.
Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.
Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.
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