Opinion | Gardons-nous de rompre, à notre tour, le pacte de 1789
Le roi est parti, et déjà j’entends réclamer sa déchéance. Je suis de ceux qui ont fait la Révolution avec le roi, non contre lui ; et je dis qu’avant même de savoir si nous avons affaire à une fuite ou à un enlèvement, prononcer la déchéance serait livrer la France à la rue et briser de nos propres mains l’ouvrage que nous achevons.
J’écris ces lignes le cœur serré, mais la tête froide, car c’est de sang-froid que nous avons le plus besoin ce soir. Le roi a quitté Paris cette nuit ; nul ne sait encore vers où, ni pourquoi au juste, et déjà j’entends monter, dans les couloirs et dans les clubs, un mot qui me fait peur : la déchéance. Qu’on me permette, avant qu’il ne soit trop tard, de rappeler qui nous sommes et ce que nous avons entrepris.
Je suis de ceux qui ont voulu, dès 1789, non pas abattre le trône, mais l’asseoir sur la loi. Nous n’avons pas fait la Révolution contre le roi : nous l’avons faite avec lui, ou du moins nous avons voulu le croire. Il a reconnu la Déclaration des droits, sanctionné l’abolition des privilèges, prêté serment à la nation devant le Champ-de-Mars assemblé, l’été dernier. Ce pacte-là, scellé sous les yeux de toute la France, nous ne pouvons le déchirer d’un soir parce qu’une berline a pris la route de l’Est.
On me dira : le roi l’a rompu le premier, en partant. Peut-être. Mais nous ne savons rien encore. Est-ce une fuite, ou un enlèvement ? A-t-il cédé à la peur, aux conseils de son entourage, à des mains étrangères ? La déclaration qu’il a laissée est grave, je ne le nie pas ; raison de plus pour la lire tout entière, à froid, et pour entendre le roi lui-même avant de le condamner. Juger un homme sur une rumeur de la nuit, fût-il le roi, ce n’est pas la justice que nous avons promise.
Il est un principe sur lequel repose la Constitution que nous achevons : la personne du roi est inviolable et sacrée. Ce mot n’est pas une flatterie de courtisan ; c’est la clef de voûte de notre édifice. Si, à la première épreuve, nous jetons ce principe par-dessus bord, que restera-t-il de notre ouvrage ? Une loi qu’on suspend dès qu’elle gêne n’est plus une loi ; c’est un caprice. Nous avons voulu fonder un gouvernement des lois ; ne redevenons pas, par colère, le gouvernement des passions.
Que l’on songe aussi à ce qui attend, derrière la déchéance. Ceux qui la réclament ce soir ne veulent pas tous la même chose. Quelques-uns, ce soir, ne cachent déjà plus qu’ils verraient bien la fin de la royauté ; d’autres ne cherchent que le désordre, où ils pêchent à l’aise. Livrez-leur le roi, et ce n’est pas le roi seul que vous livrez : c’est la loi, c’est l’Assemblée, c’est vous-mêmes que vous remettez à la rue. Et par-delà nos frontières, des cours attendent précisément que nous nous déchirions pour se mêler de nos affaires.
Je ne demande rien qu’un peu de temps et beaucoup de calme. Que le roi soit rejoint et ramené, s’il s’est écarté de son chemin ; qu’il s’explique ; qu’on établisse les faits avant d’en tirer la sentence. Alors, et alors seulement, nous jugerons — en hommes libres, non en foule. La monarchie constitutionnelle n’est pas une demi-mesure honteuse dont il faudrait sortir au premier orage : elle est tout notre ouvrage. Ne soyons pas, nous, les Français de 1789, ceux qui l’auront rompue.