Opinion | Ce qui est parti cette nuit, c’est la confiance
On rattrapera peut-être un roi ; on ne rattrape pas si aisément la foi qu’un peuple avait placée en lui. Réflexion, à chaud, sur une blessure qui n’est pas de droit mais de cœur.
Que l’on parle de fuite ou d’enlèvement, qu’on en débatte dans les clubs et les couloirs, une chose s’est défaite cette nuit-là qu’aucun décret ne réparera d’un trait de plume : la confiance. Depuis la Fédération de l’an dernier, beaucoup s’étaient persuadés que le roi avait épousé la nation, qu’il marchait avec elle, fût-ce à regret. Apprendre qu’il a pu vouloir partir, c’est apprendre qu’on s’était peut-être raconté une histoire.
Il faut le dire sans haine, car la haine est mauvaise conseillère : l’émotion qui saisit le pays n’est pas seulement politique, elle est intime. On se sent moins trahi dans ses droits que dans son attachement. Un peuple qui aimait son roi, ou qui voulait l’aimer, découvre qu’il n’était peut-être pas aimé en retour. Cela ne se plaide pas devant une assemblée ; cela se ressent dans les rues.
Les défenseurs du trône diront qu’on exagère, qu’un homme a le droit de craindre pour les siens, que la Constitution n’est pas encore achevée et que rien n’est joué. Ils n’ont pas tort en droit. Mais la politique n’est pas que du droit : elle est aussi de la croyance partagée. Un roi tient autant par l’idée qu’on se fait de lui que par les articles d’une loi. Et cette idée vient de prendre un coup dont on ne mesure pas la profondeur.
Nous ne réclamons rien ici, ni indulgence ni châtiment ; il est trop tôt, et ce serait indigne de ce journal de hurler avec ceux qui savent déjà tout. Nous constatons seulement que le pays est entré, en une nuit, dans une défiance dont il ne sortira pas comme avant. On pourra restaurer des fonctions ; restaurer une foi est une autre affaire.
Reste à espérer que cette défiance ne se change pas en fureur, car la fureur fait commettre aux peuples libres les fautes dont ils rougissent ensuite. Garder la tête froide quand le cœur est blessé : voilà l’épreuve qui commence, et elle n’est pas moins difficile que celle des routes d’Argonne.