← Retour à l’édition Opinion

Opinion | Pourquoi je n’ai pas juré

Un curé de campagne explique, à visage découvert quoique sans se nommer, le refus qui l’a fait déclarer démissionnaire de sa cure. Il rend justice à ceux de ses confrères qui ont prêté le serment, mais tient que la conscience ne se règle pas au greffe.

Un curé de campagne du diocèse de Bourges, prêtre insermenté 22 juin 1791 6 min de lecture

On m’a demandé, un dimanche, de monter en chaire non pour prêcher l’Évangile mais pour jurer. Le décret est clair : le prêtre qui exerce une fonction publique doit promettre d’être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout son pouvoir la Constitution. Devant mes paroissiens rassemblés, j’ai dit que je ne pouvais pas prononcer cette dernière parole, et je veux ici en rendre raison, car un homme qui refuse doit au moins à ses ouailles de ne pas le faire en silence.

Qu’on m’entende bien : je n’ai aucune peine à être fidèle à la nation et au roi, ni à obéir aux lois qui règlent le temporel du royaume. Ce n’est pas le mot « fidèle » qui m’arrête, c’est le mot « maintenir ». On me fait promettre de soutenir de tout mon pouvoir une Constitution qui ne se borne pas à réformer les diocèses et le traitement des curés, mais qui touche au gouvernement même de l’Église : la manière dont les pasteurs reçoivent leur mission. Or ce gouvernement-là, je ne le tiens pas de l’Assemblée, et je ne saurais jurer de maintenir ce que je n’ai pas reçu d’elle.

L’Assemblée est maîtresse du temporel. Qu’elle taille les diocèses sur les départements, qu’elle fasse du curé un salarié de l’État, qu’elle en règle le nombre et les gages, cela est de son ressort, et je ne me révolte pas contre le découpage d’une carte. Mais que des assemblées d’électeurs, où peut siéger tel qui n’est même pas de notre communion, choisissent l’évêque ; que le métropolitain lui donne l’institution que Rome seule confirme, et qu’on ne demande plus au successeur de saint Pierre qu’une simple notification — voilà qui n’est plus régler le temporel. C’est changer la constitution que l’Église tient de son fondateur, et cela, nulle loi civile n’en a le pouvoir.

Longtemps j’ai pu croire que le silence m’était permis, que la chose n’était pas encore tranchée et qu’un homme prudent pouvait attendre. Ce temps est passé. Le Saint-Père a parlé, d’abord au mois de mars, puis plus nettement en avril, et il a nommé les choses par leur nom : schisme. Il a déclaré que les prêtres qui ont juré doivent se rétracter, et qu’il ne reconnaît pas les évêques élus de cette façon. Après cela, je ne puis plus me réfugier dans l’incertitude. Le pasteur qui, sur une question de foi, sait ce qu’a dit le chef de l’Église et fait mine de l’ignorer, celui-là trahit deux fois.

Je ne veux pourtant pas noircir mes confrères qui ont prêté le serment, et ils sont, dans ce royaume, à peu près la moitié des curés. Plusieurs sont d’honnêtes prêtres, aussi soucieux que moi du salut des âmes. Ils me disent qu’un prêtre-citoyen ne se met pas hors la loi ; que la discipline extérieure de l’Église, son découpage, la façon d’élire ses pasteurs, sont choses réformables, et que l’Église des premiers siècles élisait bien les siens ; que refuser, c’est déserter la paroisse et laisser les fidèles sans prêtre et sans sacrements ; qu’enfin ils n’ont juré fidélité qu’à la Constitution civile, sans rien renier de la foi ni de la communion avec l’Église universelle. Ces raisons ne sont pas méprisables, et je les ai longtemps pesées avant de me décider.

Mais je ne puis les suivre jusqu’au bout. Ce que Rome a déclaré contraire à la foi, je ne jurerai pas de le maintenir, quand bien même l’intention de celui qui jure resterait pure. Suivre l’intrus qu’on installera à ma place, recevoir de sa main les sacrements, ce serait communier dans le schisme que le Saint-Père vient de dénoncer ; et cela, aucune bonne raison de police ne me le fera tenir pour indifférent. Le serment engage la conscience devant Dieu, non devant les hommes seulement, et devant Dieu on ne prête pas une parole que l’on croit fausse.

Je sais ce qu’il m’en coûte. Réputé démissionnaire, je perdrai ma cure, mon presbytère et le traitement qui va avec ; un autre y sera mis, et l’on me tiendra pour un obstiné. Je l’accepte. Je resterai près de mes paroissiens autant qu’on me le souffrira, et je continuerai de leur porter ce qu’un prêtre leur doit, dans une grange s’il le faut plutôt que dans mon église. On m’ôtera le bénéfice ; on ne m’ôtera pas le caractère que j’ai reçu à l’ordination. Entre la loi qui me presse et la conscience qui me retient, j’ai choisi celle des deux que je ne pourrai jamais dire avoir désobéie sans me perdre.

Le contexte

La Constitution civile du clergé, votée le 12 juillet 1790, réorganise l’Église de France : 83 diocèses calqués sur les départements, évêques et curés élus par des assemblées d’électeurs, clergé salarié de l’État.

Le décret du 27 novembre 1790 impose aux ecclésiastiques fonctionnaires un serment de fidélité à la nation, à la loi, au roi et à la Constitution, sous peine d’être réputés démissionnaires et remplacés.

Par les brefs « Quod aliquantum » (10 mars 1791) et « Caritas » (13 avril 1791), Pie VI a condamné la Constitution civile, l’a qualifiée de schismatique et a appelé les prêtres jureurs à se rétracter. Environ la moitié des curés ont prêté le serment ; presque tous les évêques l’ont refusé.

Sources historiques utilisées

secondary

Constitution civile du clergé — Encyclopédie Larousse

Encyclopédie de référence : le serment du 27 novembre 1790 (fidélité à la nation, à la loi et au roi), le refus de « presque tous les évêques et la moitié du clergé paroissial », et la condamnation de la Constitution civile par Pie VI le 10 mars 1791.

primary

Lettre apostolique Caritas (13 avril 1791)

Pie VI · 1791

Le bref par lequel Pie VI condamne la Constitution civile comme née de principes « émanés de l’hérésie » et ordonne aux ecclésiastiques ayant prêté le serment civique de se rétracter dans les quarante jours (texte français reproduit).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale de juin 1791

Les scènes de rédaction et de rue sont plausibles, mais reconstituées : l’événement n’est connu en détail que par des récits postérieurs.

Articles liés

Analyse

Analyse | Ce que dit vraiment l’écrit laissé aux Tuileries, grief par grief

Le roi n’est pas parti sans se justifier. Il a laissé une longue déclaration « adressée à tous les Français », lue à l’Assemblée dès le 21 et désormais imprimée. C’est un réquisitoire contre le cours qu’a pris la Révolution : autorité royale ruinée, liberté refusée depuis octobre 1789, clubs, armée, finances, religion. Chacun la brandit ; presque personne ne l’a lue. Lecture posée, grief après grief.

24 juin 17919 min