« Méfions-nous des prophéties » : la défiance d’un clerc
Pendant que la ferveur monte autour de la fille venue de Lorraine, un homme d’étude appelle au sang-froid. Combien de devineresses et de faux prophètes a-t-on déjà vus ? L’Église elle-même commande d’éprouver les esprits. On a sagement résolu de la faire examiner par les docteurs : attendons d’abord ce qu’ils en diront.
On me dira que je suis un esprit froid, et que je gâte la joie commune. Soit. Mais qu’on me souffre de rappeler ce que tout homme d’étude sait, et que la presse des nouvelles fait trop vite oublier : il n’est pas d’année qui ne nous apporte son lot de devineresses, de béguines exaltées et de gens qui se disent envoyés du Ciel. Les uns annoncent la fin du monde, les autres la délivrance du royaume ; on les écoute un temps, on les suit même, et puis l’on voit ce qu’il en advient. Le siècle est riche en telles figures. Avant de fléchir le genou devant celle-ci, demandons-nous combien d’autres, avant elle, ont parlé au nom de Dieu sans être de Dieu.
Je n’accuse personne. Je ne dis pas que cette Pucelle ment, ni qu’un démon l’abuse, ni qu’elle est une ruse de guerre déguisée en fille pieuse. Je dis seulement ceci : je n’en sais rien, et nul, à cette heure, n’en sait davantage. Or c’est justement parce que je ne sais pas que je me refuse à croire sur parole. L’assurance d’une personne n’est pas une preuve. Une fille du peuple peut être sincère et se tromper ; elle peut tenir pour une voix du Ciel ce qui n’est que l’ardeur de son propre cœur. Le sait-elle elle-même ? Elle l’affirme. L’affirmer n’est pas le prouver.
L’Église, notre mère et notre maîtresse, ne nous enseigne pas autre chose. L’apôtre saint Jean l’a écrit en propres termes : « N’ajoutez pas foi à tout esprit, mais éprouvez les esprits, pour savoir s’ils sont de Dieu, car beaucoup de faux prophètes sont venus dans le monde. » Voilà la règle, et elle est ancienne. Le Malin sait prendre figure d’ange de lumière ; l’imagination échauffée sait se prendre pour une révélation. Recevoir sans examen quiconque se réclame d’une voix, ce ne serait pas de la foi, ce serait de la légèreté — et la légèreté, en matière sainte, n’est pas une vertu.
Aussi me réjouirai-je d’une chose, et d’une seule, dans toute cette affaire : c’est qu’on n’ait pas couru tête baissée. Le conseil du roi a fait ce qu’il fallait faire, en envoyant cette fille à Poitiers pour qu’elle y fût éprouvée par des gens d’Église et des docteurs. Que des hommes de savoir et de prière examinent sa foi, ses mœurs, et la nature de ce qu’elle dit entendre, voilà qui est sage. C’est à eux, non à la rumeur des rues ni à l’impatience des gens d’armes, de dire si l’on peut, en conscience, prêter l’oreille à cette voix. J’attends leur jugement, et je ne crois pas qu’il soit déshonorant d’attendre.
Car je vois bien d’où vient l’engouement, et je ne le blâme pas. Le pays souffre, Orléans tient à grand-peine, et l’on voudrait que le Ciel se mêlât enfin de nos affaires. Le malheur rend crédule : qui désire ardemment un secours est tout prêt à le voir paraître. Mais le désir n’est pas la vérité. Ce n’est pas parce que nous avons besoin qu’elle soit envoyée de Dieu qu’elle l’est. Et si nous remettions le salut de la place entre les mains d’une exaltée, et qu’il n’en sortît rien, le contrecoup serait amer : on dirait que le Ciel nous a abandonnés, alors que nous n’aurions été abusés que par nous-mêmes.
Qu’on ne se méprenne donc point sur mon propos. Je ne ferme pas la porte ; je demande qu’on ne l’ouvre qu’après avoir regardé qui frappe. Si les docteurs de Poitiers la trouvent bonne chrétienne, de foi droite et de mœurs nettes, et s’ils estiment qu’on peut sans péché écouter ce qu’elle dit, alors je m’inclinerai et me tairai. Jusque-là, je tiens pour mon devoir d’homme d’étude de répéter ce vieux mot, que la foule n’aime guère entendre : éprouvez d’abord, et vous croirez ensuite.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Enfin une plume qui garde la tête froide. « Éprouvez les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu » : ce n’est pas de moi, c’est de l’apôtre. Attendre le jugement des docteurs avant de croire n’est pas trahir l’espérance, c’est la protéger d’un cruel retour de flamme.
Voilà l’homme qui gâte la joie de tout un peuple ! Pendant que vous « éprouvez les esprits » du fond de votre étude, des enfants d’Orléans se couchent sans souper. Que Dieu vous pardonne votre froideur.
Je ne gâte aucune joie, je préviens un chagrin : si l’on remet la place aux mains d’une exaltée et qu’il n’en sort rien, on criera que le Ciel nous a lâchés, quand nous n’aurions été trompés que par nous-mêmes. Voilà ce que je crains, rien d’autre.
Assez disputé, vous deux. Qu’elle entre d’abord dans Orléans, on jugera après. Les carreaux anglais ne demandent pas si l’on est de Dieu ou non.
Le clerc a raison sur un point : ce ne sont pas des voix qui lèvent un siège. Là où je le quitte, c’est qu’à la guerre, un peu de foi dans le rang vaut mieux que beaucoup de raison. J’ai vu des batailles perdues par des hommes qui doutaient. Qu’elle donne du cœur aux nôtres, et je m’en contenterai.
Le seul sage de toute cette feuille. Encore n’ose-t-il pas dire jusqu’au bout que rien de tout ceci ne mènera qu’à plus de morts. On rature ceux qui le disent tout haut.