Le prix de la paix : ce que la soumission des grands coûte aux deniers du roi
Tribune. Un homme des finances du roi prend la plume, non contre la paix — il la veut comme tout le monde —, mais pour poser tout haut la question qu’on évite : à quel prix l’achète-t-on ? Un à un, les chefs de la Ligue rentrent dans le devoir, et chacun rentre les mains pleines — gouvernements, charges, brevets, sommes qu’on dit exorbitantes. Le royaume, épuisé, préfère payer que combattre. Mais que retiendront les grands d’un roi qui paie ses rebelles ?
Qu’on ne se méprenne pas sur le sens de ces lignes : je ne parle pas contre la paix. Je la sers de trop près pour m’en défier. Je vois passer les mandements, je connais l’état où se trouve l’Épargne, et je sais mieux qu’un autre ce qu’une année de guerre de plus coûterait au royaume. La paix, je la veux comme tout le monde, et plus que beaucoup. Mais elle a un prix que personne, à la Cour, ne veut nommer tout haut ; ce prix, moi, je le vois s’inscrire ligne à ligne dans les comptes du roi, et il me paraît honnête de le dire une fois.
Car cette paix-là, il faut l’avouer, on ne la gagne pas : on l’achète. Les grands de la Ligue ne rentrent pas dans le devoir par les armes, ils y rentrent par accord. Hier M. de Mayenne, chef de la maison de Guise, puis M. de Guise pour la Provence, M. de Villars qui livra Rouen, M. de Brissac qui ouvrit Paris, M. d’Épernon en son Midi. Et aujourd’hui M. de Mercœur, le dernier des grands rebelles, qui vient de plier le genou devant le roi et de traiter de sa Bretagne. Pas un de ceux-là n’est rentré les mains vides.
Ce que rentrent les rebelles, et ce que reçoivent les fidèles
Regardons ce qu’on rend, sans même parler encore d’argent. À l’un on laisse un gouvernement de province entier : la Provence est passée à M. de Guise. À l’autre on donne une charge de la couronne : M. de Villars a été fait amiral de France, M. de Brissac a reçu le bâton de maréchal, tenus des places qu’on ne rend d’ordinaire qu’aux plus constants serviteurs. À M. de Mayenne on a concédé trois places de sûreté pour six années et le gouvernement de l’Île-de-France, Paris réservé. À quoi il faut ajouter partout des remboursements de dettes contractées contre le roi, des pensions, des brevets, des charges relevées.
Et l’argent, puisqu’il faut y venir. On murmure, pour la seule Bretagne, des sommes qu’on n’ose répéter à voix haute ; on parle de millions de livres tournois, de quoi vider deux fois une bonne Épargne. Je ne garantis aucun chiffre, nul ne les connaît hors de deux ou trois mains ; mais quand bien même le bruit exagérerait de moitié, ce qu’on donne à ces messieurs vaut encore ce que le roi tirerait d’une bonne moitié d’année de ses tailles. Voilà le prix de ces retours.
Reste le point qui me pèse le plus, et je le dis pour mon compte. Le gentilhomme qui a tenu pour le roi dès la première heure, qui a mangé son bien à le servir et n’a jamais failli, celui-là est mal payé, ou n’est point payé du tout. Le rebelle qui a tenu tête le plus longtemps, qui a le plus coûté de sang et de villes brûlées, celui-là se vend le plus cher et emporte le plus gros. On récompense l’obstination et l’on oublie la constance. Un royaume qui traite ainsi ses amis apprend à ses serviteurs qu’on gagne plus à l’avoir combattu qu’à l’avoir toujours servi.
D’où sort cet argent — l’état où est l’Épargne
Ceux qui commandent qu’on paie devraient venir voir de quoi l’on paie. L’Épargne est vide, ou peu s’en faut. La taille rentre mal, les pays sont las et les collecteurs reviennent à demi chargés. Les aides et les gabelles ne suffisent plus, et les parties casuelles — ce que rapportent les offices — sont engagées d’avance, quelquefois pour deux années. On vit d’expédients et d’emprunts, on gage un revenu pour en toucher un autre, après trente-six ans de guerre civile qui ont tout mangé.
Payer la paix, soit. Je ne dis pas qu’il fallait faire autrement. Mais je demande : avec quoi ? On gage l’avenir pour éteindre les feux du présent. Chaque denier compté à M. de Mercœur ou à un autre est un denier qui manque ailleurs, et l’ailleurs a un visage : ce sont les garnisons qu’on ne solde pas, les rentiers de l’Hôtel de Ville qu’on paie en retard ou point du tout, les places fortes qui tombent en ruine faute de réparations. On solde les rebelles d’hier avec l’argent qui devait garder le royaume de demain.
Payer, est-ce la sagesse ou l’école de la révolte ?
Je veux peser les deux plateaux sans faire le prophète. D’un côté, la sagesse. Un royaume saigné à blanc n’a pas les moyens d’une guerre de plus. L’or, quelque cher qu’il soit, coûte toujours moins que le sang des hommes et que les moissons brûlées ; et une province qui rentre sans bataille est une province qu’on n’a pas ruinée pour la reprendre. La Bretagne rentre par une indemnité et par un mariage : on a fiancé la fille unique de M. de Mercœur, un enfant de cinq ans, à M. de Vendôme, fils légitimé du roi, encore enfant lui aussi, et le gouvernement de la province est promis à ce jeune prince. Un contrat plutôt qu’un siège : à ce compte, l’argent est bien dépensé.
De l’autre côté, le danger, et il n’est pas mince. Quel précédent enseigne-t-on aux grands ? Que la révolte se monnaie, que tenir tête au roi est un négoce, et le plus sûr qui soit, puisqu’on en sort mieux loti qu’on n’y était entré. Un prince qui achète ses sujets s’expose à ce qu’ils remontent le prix. Celui qui a vu son voisin vendre son obéissance si cher est tenté d’en faire autant ; et nul trésor ne suffit à un royaume où la fidélité s’achète et se vend.
Je ne conclurai pas à la place du roi ; ce n’est ni mon office ni mon droit. Mon office est de tenir les comptes, et de les tenir sans complaisance. Je pose donc la facture sur la table, telle qu’elle est : lourde, et payée avec de l’argent qu’on n’a pas. Au roi de dire si le royaume avait de quoi faire autrement, et ce qu’il enseignera, par là, à ceux qui le serviront après nous.