← Retour à l’édition Opinion

Le prix de la paix : ce que la soumission des grands coûte aux deniers du roi

Tribune. Un homme des finances du roi prend la plume, non contre la paix — il la veut comme tout le monde —, mais pour poser tout haut la question qu’on évite : à quel prix l’achète-t-on ? Un à un, les chefs de la Ligue rentrent dans le devoir, et chacun rentre les mains pleines — gouvernements, charges, brevets, sommes qu’on dit exorbitantes. Le royaume, épuisé, préfère payer que combattre. Mais que retiendront les grands d’un roi qui paie ses rebelles ?

Jacques Ferrand, trésorier de France, conseiller du roi en son Conseil des finances 28 mars 1598 4 min de lecture

Qu’on ne se méprenne pas sur le sens de ces lignes : je ne parle pas contre la paix. Je la sers de trop près pour m’en défier. Je vois passer les mandements, je connais l’état où se trouve l’Épargne, et je sais mieux qu’un autre ce qu’une année de guerre de plus coûterait au royaume. La paix, je la veux comme tout le monde, et plus que beaucoup. Mais elle a un prix que personne, à la Cour, ne veut nommer tout haut ; ce prix, moi, je le vois s’inscrire ligne à ligne dans les comptes du roi, et il me paraît honnête de le dire une fois.

Car cette paix-là, il faut l’avouer, on ne la gagne pas : on l’achète. Les grands de la Ligue ne rentrent pas dans le devoir par les armes, ils y rentrent par accord. Hier M. de Mayenne, chef de la maison de Guise, puis M. de Guise pour la Provence, M. de Villars qui livra Rouen, M. de Brissac qui ouvrit Paris, M. d’Épernon en son Midi. Et aujourd’hui M. de Mercœur, le dernier des grands rebelles, qui vient de plier le genou devant le roi et de traiter de sa Bretagne. Pas un de ceux-là n’est rentré les mains vides.

Ce que rentrent les rebelles, et ce que reçoivent les fidèles

Regardons ce qu’on rend, sans même parler encore d’argent. À l’un on laisse un gouvernement de province entier : la Provence est passée à M. de Guise. À l’autre on donne une charge de la couronne : M. de Villars a été fait amiral de France, M. de Brissac a reçu le bâton de maréchal, tenus des places qu’on ne rend d’ordinaire qu’aux plus constants serviteurs. À M. de Mayenne on a concédé trois places de sûreté pour six années et le gouvernement de l’Île-de-France, Paris réservé. À quoi il faut ajouter partout des remboursements de dettes contractées contre le roi, des pensions, des brevets, des charges relevées.

Et l’argent, puisqu’il faut y venir. On murmure, pour la seule Bretagne, des sommes qu’on n’ose répéter à voix haute ; on parle de millions de livres tournois, de quoi vider deux fois une bonne Épargne. Je ne garantis aucun chiffre, nul ne les connaît hors de deux ou trois mains ; mais quand bien même le bruit exagérerait de moitié, ce qu’on donne à ces messieurs vaut encore ce que le roi tirerait d’une bonne moitié d’année de ses tailles. Voilà le prix de ces retours.

Reste le point qui me pèse le plus, et je le dis pour mon compte. Le gentilhomme qui a tenu pour le roi dès la première heure, qui a mangé son bien à le servir et n’a jamais failli, celui-là est mal payé, ou n’est point payé du tout. Le rebelle qui a tenu tête le plus longtemps, qui a le plus coûté de sang et de villes brûlées, celui-là se vend le plus cher et emporte le plus gros. On récompense l’obstination et l’on oublie la constance. Un royaume qui traite ainsi ses amis apprend à ses serviteurs qu’on gagne plus à l’avoir combattu qu’à l’avoir toujours servi.

D’où sort cet argent — l’état où est l’Épargne

Ceux qui commandent qu’on paie devraient venir voir de quoi l’on paie. L’Épargne est vide, ou peu s’en faut. La taille rentre mal, les pays sont las et les collecteurs reviennent à demi chargés. Les aides et les gabelles ne suffisent plus, et les parties casuelles — ce que rapportent les offices — sont engagées d’avance, quelquefois pour deux années. On vit d’expédients et d’emprunts, on gage un revenu pour en toucher un autre, après trente-six ans de guerre civile qui ont tout mangé.

Payer la paix, soit. Je ne dis pas qu’il fallait faire autrement. Mais je demande : avec quoi ? On gage l’avenir pour éteindre les feux du présent. Chaque denier compté à M. de Mercœur ou à un autre est un denier qui manque ailleurs, et l’ailleurs a un visage : ce sont les garnisons qu’on ne solde pas, les rentiers de l’Hôtel de Ville qu’on paie en retard ou point du tout, les places fortes qui tombent en ruine faute de réparations. On solde les rebelles d’hier avec l’argent qui devait garder le royaume de demain.

Payer, est-ce la sagesse ou l’école de la révolte ?

Je veux peser les deux plateaux sans faire le prophète. D’un côté, la sagesse. Un royaume saigné à blanc n’a pas les moyens d’une guerre de plus. L’or, quelque cher qu’il soit, coûte toujours moins que le sang des hommes et que les moissons brûlées ; et une province qui rentre sans bataille est une province qu’on n’a pas ruinée pour la reprendre. La Bretagne rentre par une indemnité et par un mariage : on a fiancé la fille unique de M. de Mercœur, un enfant de cinq ans, à M. de Vendôme, fils légitimé du roi, encore enfant lui aussi, et le gouvernement de la province est promis à ce jeune prince. Un contrat plutôt qu’un siège : à ce compte, l’argent est bien dépensé.

De l’autre côté, le danger, et il n’est pas mince. Quel précédent enseigne-t-on aux grands ? Que la révolte se monnaie, que tenir tête au roi est un négoce, et le plus sûr qui soit, puisqu’on en sort mieux loti qu’on n’y était entré. Un prince qui achète ses sujets s’expose à ce qu’ils remontent le prix. Celui qui a vu son voisin vendre son obéissance si cher est tenté d’en faire autant ; et nul trésor ne suffit à un royaume où la fidélité s’achète et se vend.

Je ne conclurai pas à la place du roi ; ce n’est ni mon office ni mon droit. Mon office est de tenir les comptes, et de les tenir sans complaisance. Je pose donc la facture sur la table, telle qu’elle est : lourde, et payée avec de l’argent qu’on n’a pas. Au roi de dire si le royaume avait de quoi faire autrement, et ce qu’il enseignera, par là, à ceux qui le serviront après nous.

Le contexte

La Ligue catholique, formée pour empêcher l’avènement d’un roi protestant, a tenu tête à Henri IV depuis son accession en 1589. Le roi a abjuré le protestantisme en juillet 1593 et Paris lui a ouvert ses portes en mars 1594.

Depuis, les chefs ligueurs se sont ralliés un à un, chacun au terme d’une négociation particulière : Mayenne par le traité de Folembray (1596), Guise, Villars à Rouen, Brissac à Paris, Épernon dans le Midi.

Le duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne et dernier grand chef de la Ligue en armes, a traité sa soumission à Angers en mars 1598 : il renonce à son gouvernement contre une forte indemnité et conserve ses biens ainsi que le douaire de Penthièvre de son épouse, Marie de Luxembourg.

L’accord prévoit de fiancer Françoise de Lorraine, fille unique de Mercœur âgée d’environ cinq ans, à César de Vendôme, fils légitimé du roi et de Gabrielle d’Estrées ; le gouvernement de Bretagne est destiné à ce jeune prince.

Le royaume sort de trente-six ans de guerres de Religion. Les finances royales — l’Épargne, alimentée par la taille, les aides, les gabelles et les parties casuelles — sont exsangues, et le roi négocie parallèlement à Nantes un règlement avec ses anciens sujets réformés.

État des informations

Cette tribune est un point de vue daté du 28 mars 1598, signé d’un homme des finances du roi ; elle ne s’avance sur aucun total comptable — inconnu à cette date — et ne préjuge en rien du règlement encore en négociation à Nantes.

Ce que l’on sait

  • Les chefs de la Ligue se sont ralliés à Henri IV par des accords individuels assortis de concessions : gouvernements, charges de la couronne, places de sûreté, remboursements et pensions.
  • Mercœur a traité sa soumission à Angers en mars 1598, renonçant au gouvernement de Bretagne contre une indemnité, avec fiançailles projetées de sa fille à César de Vendôme.
  • Les finances royales sont épuisées après des décennies de guerre civile.

Ce que l’on ignore

  • Le montant exact versé à Mercœur et le total des sommes consenties aux ralliés ne sont pas rendus publics ; l’auteur s’en tient à des ordres de grandeur.
  • Nul ne peut dire, à cette date, quel effet ces accords produiront sur la fidélité future des grands.
  • L’issue des négociations menées à Nantes avec les réformés n’est pas connue.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — la figure de Jacques Ferrand

Jacques Ferrand, « trésorier de France » signataire de cette tribune, est une figure composite reconstituée par la rédaction : elle prête une voix plausible à un officier des finances du roi de 1598. Aucun individu de ce nom n’est ici attesté ; le personnage sert à porter, au présent de l’époque et à la première personne, un débat réellement soulevé par le coût des ralliements ligueurs. Les formulations à chaud imitent la prose de robe et de finance de la fin du XVIe siècle.

secondary

Ligue catholique (France)

Consulté pour la chronologie des ralliements des chefs ligueurs (Mayenne, Guise, Villars, Brissac, Épernon) entre 1594 et 1598 et le principe des concessions négociées.

secondary

Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur

Consulté pour la soumission de Mercœur à Angers en mars 1598, la renonciation au gouvernement de Bretagne contre indemnité, la conservation de ses biens et les fiançailles de sa fille Françoise à César de Vendôme.

secondary

Henri IV (roi de France)

Consulté pour la politique de pacification du royaume, le rachat des grands et les gouvernements, charges et places de sûreté concédés aux ralliés.

secondary

Trésorier de l’Épargne

Consulté pour l’organisation du Trésor royal (l’Épargne), les recettes ordinaires (taille, aides, gabelles) et les parties casuelles évoquées par la tribune.

Articles liés