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« Dieu nous l’envoie » : l’espérance que porte la Pucelle

Depuis qu’on parle, de Chinon à Poitiers, d’une jeune fille venue des marches de Lorraine pour secourir Orléans, le petit peuple et bien des clercs veulent y voir la main du Ciel. Après tant de mois de revers, qu’on nous laisse cette espérance.

La rédaction 25 avril 1429 5 min de lecture

On nous reprochera peut-être d’écrire ces lignes le cœur trop chaud. Soit. Mais que celui qui n’a pas, ces mois derniers, courbé l’échine sous les mauvaises nouvelles nous jette la première pierre. Depuis l’automne, ce ne sont que places de la Loire tombées une à une, faubourgs en cendres, et cette ville d’Orléans serrée de bastilles comme un cerf aux abois. Et voici qu’on parle, de bouche en bouche, d’une jeune fille venue du pays de Lorraine, qui dit que Dieu l’envoie pour lever le siège et mener le gentil dauphin à son sacre. Beaucoup, ici, veulent le croire. Et nous avec eux.

Qu’on ne se méprenne pas : nous ne donnons rien pour fait. Nul ne sait ce que vaudra cette fille devant les murs d’Orléans, ni ce que Dieu a résolu de notre royaume. Mais une espérance n’est pas un mensonge, et il est des heures où l’espérance est la dernière force qui reste à un peuple. Cette heure-là, nous y sommes.

Car enfin, on n’a pas attendu cette enfant pour annoncer sa venue. De vieux dits couraient déjà nos campagnes, que les bonnes gens se répétaient au coin du feu : que le royaume de France, perdu par une femme, serait relevé par une vierge ; et l’on ajoutait qu’elle viendrait des marches de Lorraine. On prête de tels mots à Merlin et à d’autres devins d’ancienneté ; on parle aussi d’une recluse d’Avignon qui aurait eu telles visions. Que vaut au juste cette antique parole, nous n’en jugerons pas. Mais que la fille soit là, qu’elle vienne bien de ce pays-là, et qu’elle se dise vierge — cela, les clercs de Poitiers l’ont examiné de près. Et le peuple, lui, n’a pas besoin de docteurs pour faire le rapprochement.

Voilà des semaines que monseigneur l’archevêque de Reims et les maîtres en théologie l’ont tenue à l’examen, à Poitiers, l’interrogeant sur sa foi, sa vie, ses dires. Le bruit qui nous en revient est qu’ils n’ont rien trouvé en elle de mauvais ni de contraire à la foi catholique : humilité, dévotion, simplicité, et cette virginité dont elle se réclame, qu’on dit avoir été vérifiée. Aussi le dauphin a-t-il résolu de se servir d’elle. Si de doctes clercs, qui ne sont pas gens à se payer de mots, ne la condamnent pas, de quel droit le simple chrétien la rejetterait-il ?

On nous dira : prenez garde aux faux prophètes, le diable aussi sait se vêtir de blanc. Nous le savons, et l’Église même le rappelle. Mais voyez les fruits avant de juger l’arbre. Cette fille ne court pas après l’or ni les honneurs. Elle veut entendre la messe, se confesse souvent, fait chasser de l’ost les ribaudes et les jureurs, et ne demande qu’à marcher sur Orléans. Est-ce là le train d’une intrigante ? On a vu des prophètes de cour mieux dorés et moins dévots.

Et puis il faut bien le dire : qui d’autre nous reste-t-il ? Les capitaines sont vaillants, Dieu le sait, et le Bâtard d’Orléans tient bon dans la place. Mais ni la vaillance ni les bombardes n’ont, jusqu’ici, desserré l’étau. Quand les bras des hommes ont fait ce qu’ils pouvaient et que la place tient encore par miracle, est-il si déraisonnable de lever les yeux plus haut et d’attendre le secours d’en haut ? Tout le pays fidèle au roi de Bourges prie pour Orléans. Que ce secours prenne le visage d’une fille de seize ou dix-huit ans, qu’importe : Dieu, à ce qu’enseignent les Écritures, a coutume de choisir les humbles pour confondre les puissants.

On nous accordera enfin ceci. Une armée de secours s’assemble à Blois pour ravitailler Orléans ; les gens de guerre s’y rangent sous les maréchaux du dauphin, et la Pucelle doit y joindre sa bannière. Cela, ce n’est plus rumeur de veillée : ce sont des hommes, des vivres, des chariots. Que l’élan vienne du Ciel ou seulement du cœur des hommes qu’elle a remis debout, il est là, et il marche vers Orléans. Nous, nous disons : à la grâce de Dieu, et que le Ciel garde la Pucelle.

Le contexte

Depuis l’automne, le parti anglo-bourguignon a pris une à une les places de la Loire et tient Orléans assiégée par une ceinture de bastilles ; le pays fidèle au dauphin Charles, dit « roi de Bourges », attend un secours qui tarde.

Une jeune fille venue des marches de Lorraine, qu’on nomme la Pucelle, dit avoir reçu mission de Dieu de secourir Orléans et de mener le dauphin à son sacre. Présentée à la cour de Chinon à la fin de l’hiver, elle a ensuite été soumise à un examen par des clercs à Poitiers.

De vieilles prophéties, prêtées à Merlin et à d’autres, couraient les campagnes, annonçant le royaume sauvé par une vierge venue des marches de Lorraine ; le rapprochement avec la Pucelle s’est fait de lui-même dans l’esprit du peuple.

Une armée de secours destinée à ravitailler Orléans se rassemble au château de Blois sous les capitaines du dauphin.

État des informations

Écrite le 25 avril 1429, cette tribune assume sa partialité : elle dit l’espérance d’une partie d’Orléans et de la cour de Bourges, non un fait ni un pronostic. Que la Pucelle soit envoyée du Ciel et qu’elle réussisse, nous l’espérons sans le tenir pour acquis ; de l’issue, nous ne savons rien.

Ce que l’on sait

  • Une jeune fille venue des marches de Lorraine, dite la Pucelle, s’est présentée à la cour du dauphin à Chinon à la fin de l’hiver et affirme être envoyée de Dieu pour secourir Orléans.
  • Elle a été soumise pendant plusieurs semaines à un examen par des clercs à Poitiers, sous l’autorité de l’archevêque de Reims, et le dauphin a résolu de se servir d’elle.
  • Une armée de secours se rassemble au château de Blois pour ravitailler Orléans assiégée.
  • Des prophéties prêtées à Merlin et à d’autres, annonçant le royaume relevé par une vierge des marches de Lorraine, circulaient déjà dans les campagnes avant la venue de la Pucelle.

Ce que l’on ignore

  • Si la Pucelle parviendra à faire lever le siège d’Orléans, et plus largement l’issue de la guerre : nul ne le sait.
  • La nature véritable de sa mission et de ses « voix » : envoyée de Dieu, comme elle le dit et comme beaucoup l’espèrent, ou non — cela relève de la croyance, non de la preuve.
  • L’authenticité et la portée des vieilles prophéties qu’on lui applique, dont l’origine et l’exactitude ne peuvent être établies.

Sources historiques utilisées

secondary

Jeanne d’Arc — Wikipédia

Origine, départ de Vaucouleurs, réception à Chinon, examen de Poitiers, présence au siège d’Orléans.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une feuille d’information du temps du siège ; reconstitution maison croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n’ait été recoupé.

Les lecteurs réagissent

Les lecteurs réagissent

Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.

5 commentaires
MarionDeLaTourNeuve 25 avril 1429, au matin

Merci d’écrire enfin le cœur chaud ! Depuis l’automne on ne nous sert que prudence et mauvaises nouvelles. Oui, Dieu choisit les humbles pour confondre les puissants, les Écritures le disent. À la grâce de Dieu, et que le Ciel garde la Pucelle !

👍 104 · 🚩 5
MaistreEnDivinité 25 avril 1429, à midi

Belle tribune, mais elle prend le désir pour la preuve. Que les docteurs de Poitiers ne l’aient rien trouvée de contraire à la foi, soit — cela dit qu’elle est bonne chrétienne, non qu’elle est envoyée de Dieu. Voyez les fruits avant de juger l’arbre : les fruits, à cette heure, on ne les a pas encore.

👍 49 · 🚩 21
PourLeGentilDauphin 25 avril 1429, à vêpres

On les aura, les fruits, et bientôt : une armée de secours marche sur Orléans, avec des vivres et des chariots. Ça, maistre, ce n’est plus rumeur de veillée. Priez donc au lieu de raisonner.

👍 71 · 🚩 9
AmiDeLaPaix 25 avril 1429, à vêpres

De vieux dits de Merlin pour gouverner un royaume : voilà à quoi l’on se raccroche. On plaindrait presque le pauvre monde qu’on berce ainsi de prophéties.

👍 6 · 🚩 52
AuPrixDuBoisseau 25 avril 1429, à la nuit

Prophétie ou non, l’article dit une chose qui me tient au ventre : des hommes, des vivres, des chariots, qui marchent. Voilà l’espérance qui se mange. Le reste, je le laisse aux clercs.

👍 67 · 🚩 1

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