« Dieu nous l’envoie » : l’espérance que porte la Pucelle
Depuis qu’on parle, de Chinon à Poitiers, d’une jeune fille venue des marches de Lorraine pour secourir Orléans, le petit peuple et bien des clercs veulent y voir la main du Ciel. Après tant de mois de revers, qu’on nous laisse cette espérance.
On nous reprochera peut-être d’écrire ces lignes le cœur trop chaud. Soit. Mais que celui qui n’a pas, ces mois derniers, courbé l’échine sous les mauvaises nouvelles nous jette la première pierre. Depuis l’automne, ce ne sont que places de la Loire tombées une à une, faubourgs en cendres, et cette ville d’Orléans serrée de bastilles comme un cerf aux abois. Et voici qu’on parle, de bouche en bouche, d’une jeune fille venue du pays de Lorraine, qui dit que Dieu l’envoie pour lever le siège et mener le gentil dauphin à son sacre. Beaucoup, ici, veulent le croire. Et nous avec eux.
Qu’on ne se méprenne pas : nous ne donnons rien pour fait. Nul ne sait ce que vaudra cette fille devant les murs d’Orléans, ni ce que Dieu a résolu de notre royaume. Mais une espérance n’est pas un mensonge, et il est des heures où l’espérance est la dernière force qui reste à un peuple. Cette heure-là, nous y sommes.
Car enfin, on n’a pas attendu cette enfant pour annoncer sa venue. De vieux dits couraient déjà nos campagnes, que les bonnes gens se répétaient au coin du feu : que le royaume de France, perdu par une femme, serait relevé par une vierge ; et l’on ajoutait qu’elle viendrait des marches de Lorraine. On prête de tels mots à Merlin et à d’autres devins d’ancienneté ; on parle aussi d’une recluse d’Avignon qui aurait eu telles visions. Que vaut au juste cette antique parole, nous n’en jugerons pas. Mais que la fille soit là, qu’elle vienne bien de ce pays-là, et qu’elle se dise vierge — cela, les clercs de Poitiers l’ont examiné de près. Et le peuple, lui, n’a pas besoin de docteurs pour faire le rapprochement.
Voilà des semaines que monseigneur l’archevêque de Reims et les maîtres en théologie l’ont tenue à l’examen, à Poitiers, l’interrogeant sur sa foi, sa vie, ses dires. Le bruit qui nous en revient est qu’ils n’ont rien trouvé en elle de mauvais ni de contraire à la foi catholique : humilité, dévotion, simplicité, et cette virginité dont elle se réclame, qu’on dit avoir été vérifiée. Aussi le dauphin a-t-il résolu de se servir d’elle. Si de doctes clercs, qui ne sont pas gens à se payer de mots, ne la condamnent pas, de quel droit le simple chrétien la rejetterait-il ?
On nous dira : prenez garde aux faux prophètes, le diable aussi sait se vêtir de blanc. Nous le savons, et l’Église même le rappelle. Mais voyez les fruits avant de juger l’arbre. Cette fille ne court pas après l’or ni les honneurs. Elle veut entendre la messe, se confesse souvent, fait chasser de l’ost les ribaudes et les jureurs, et ne demande qu’à marcher sur Orléans. Est-ce là le train d’une intrigante ? On a vu des prophètes de cour mieux dorés et moins dévots.
Et puis il faut bien le dire : qui d’autre nous reste-t-il ? Les capitaines sont vaillants, Dieu le sait, et le Bâtard d’Orléans tient bon dans la place. Mais ni la vaillance ni les bombardes n’ont, jusqu’ici, desserré l’étau. Quand les bras des hommes ont fait ce qu’ils pouvaient et que la place tient encore par miracle, est-il si déraisonnable de lever les yeux plus haut et d’attendre le secours d’en haut ? Tout le pays fidèle au roi de Bourges prie pour Orléans. Que ce secours prenne le visage d’une fille de seize ou dix-huit ans, qu’importe : Dieu, à ce qu’enseignent les Écritures, a coutume de choisir les humbles pour confondre les puissants.
On nous accordera enfin ceci. Une armée de secours s’assemble à Blois pour ravitailler Orléans ; les gens de guerre s’y rangent sous les maréchaux du dauphin, et la Pucelle doit y joindre sa bannière. Cela, ce n’est plus rumeur de veillée : ce sont des hommes, des vivres, des chariots. Que l’élan vienne du Ciel ou seulement du cœur des hommes qu’elle a remis debout, il est là, et il marche vers Orléans. Nous, nous disons : à la grâce de Dieu, et que le Ciel garde la Pucelle.
Les lecteurs réagissent
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Merci d’écrire enfin le cœur chaud ! Depuis l’automne on ne nous sert que prudence et mauvaises nouvelles. Oui, Dieu choisit les humbles pour confondre les puissants, les Écritures le disent. À la grâce de Dieu, et que le Ciel garde la Pucelle !
Belle tribune, mais elle prend le désir pour la preuve. Que les docteurs de Poitiers ne l’aient rien trouvée de contraire à la foi, soit — cela dit qu’elle est bonne chrétienne, non qu’elle est envoyée de Dieu. Voyez les fruits avant de juger l’arbre : les fruits, à cette heure, on ne les a pas encore.
On les aura, les fruits, et bientôt : une armée de secours marche sur Orléans, avec des vivres et des chariots. Ça, maistre, ce n’est plus rumeur de veillée. Priez donc au lieu de raisonner.
De vieux dits de Merlin pour gouverner un royaume : voilà à quoi l’on se raccroche. On plaindrait presque le pauvre monde qu’on berce ainsi de prophéties.
Prophétie ou non, l’article dit une chose qui me tient au ventre : des hommes, des vivres, des chariots, qui marchent. Voilà l’espérance qui se mange. Le reste, je le laisse aux clercs.