La paix du royaume vaut cet édit
Tribune. Un homme de robe, de ceux qu'on nomme « politiques » parce qu'ils tiennent le repos de l'État au-dessus de la querelle des religions, prend la plume pour défendre l'édit d'avril. Non qu'il l'aime en tout : il le juge nécessaire. Après trente-six ans de guerres civiles, écrit-il, un royaume apaisé vaut mieux qu'une pureté qui a tout ruiné.
On me reprochera d'écrire pour cet édit. Je l'écris pourtant, et je le signe. Voici trente-six ans que ce royaume se déchire pour le fait de la religion. J'ai vu ma jeunesse dans la première guerre et me voici en cheveux gris sans avoir connu dix années de suite sans que l'on prît les armes d'un bout du pays à l'autre. Ceux de ma robe savent ce que cela coûte : les campagnes brûlées, les villes affamées, la justice muette là où passent les gens de guerre. Je ne parle pas ici en docteur de la foi. Je parle en homme du roi, qui a charge de l'ordre public et qui a assez vu ce que produit son contraire.
Il faut le dire net : cet édit n'est pas de ceux qu'on fait de gaieté de cœur. Le roi n'y accorde pas tout ce que les uns voulaient, ni ne refuse tout ce que les autres redoutaient. Il tient l'Église catholique pour la religion de sa couronne, comme il le doit ; et il laisse à ceux de la religion réformée de quoi vivre sans qu'on les poursuive. C'est un accommodement, non un triomphe. Ceux qui l'attendaient triomphant seront déçus. Mais je demande à ceux-là, de l'un et l'autre parti : combien d'édits ont-ils déjà rompus au nom de leur droit entier ?
Le neuvième édit, et le prix des huit premiers
Car ce n'est pas le premier. Depuis Amboise, il y a trente-cinq ans, huit fois déjà l'on a pacifié par édit, et huit fois la paix s'est défaite. Saint-Germain, Beaulieu, Poitiers, et les autres : chacun devait clore la querelle, chacun a été rompu, tourné, ou emporté par une nouvelle prise d'armes. Je n'en tire pas que les édits sont vains. J'en tire que la guerre, elle, n'a jamais rien réglé non plus. On a tué beaucoup et converti personne. Ce que le fer n'a pu faire en trente-six ans, pourquoi le referait-on une neuvième fois en espérant mieux ?
Ceux qui veulent la religion pure et une seule dans le royaume ont pour eux la vérité de leur foi ; je ne la leur dispute pas. Mais ils ont contre eux l'expérience. À vouloir la contrainte entière, on n'a obtenu ni l'unité ni la paix, seulement la ruine des deux partis et l'affaiblissement de la couronne au profit de l'étranger. Le roi le sait, qui a fait la guerre plus qu'aucun de nous et qui, mieux qu'aucun, en connaît le fond.
La raison de l'État avant la dispute des dogmes
Il est un point qu'on entend mal, et je veux le poser. L'État n'est pas l'Église. Le roi a charge de conduire son peuple au repos, à la justice et à la sûreté ; il n'a pas charge de tenir la conscience de chacun, laquelle échappe à toute épée. On peut forcer les corps, non les âmes. C'est pourquoi l'édit laisse à chacun la liberté de sa conscience dans tout le royaume, et n'encadre que l'exercice public du culte, en des lieux marqués et non partout. Cette distinction n'est pas une faveur faite à l'erreur : c'est la reconnaissance qu'un prince ne gouverne bien que ce qu'il peut réellement gouverner.
On me dira que je fais passer l'utilité avant la vérité. Je réponds que le repos public est lui-même un bien, et non le moindre. Un royaume apaisé nourrit ses pauvres, rend la justice, marie ses filles, laboure ses terres. Un royaume en guerre de religion ne fait rien de tout cela : il se dévore. Entre une paix imparfaite et une pureté qui ruine tout, l'homme d'État n'a pas à longtemps balancer. Je ne dis pas que la foi ne vaille rien. Je dis que ce n'est pas au prix de la substance du royaume qu'on la défend, ni par les armes qu'on la répand.
Ce que je n'affirme pas
Qu'on ne me fasse pas dire plus que je n'écris. Je ne promets rien sur ce que cet édit durera. Je sais trop ce que sont devenus les huit premiers pour jurer du neuvième. L'édit est signé, il n'est pas encore vérifié par les parlements, et je ne suis pas de ceux qui tiennent pour fait ce qui reste à faire. Bien des mécontentements couvent, dans un camp comme dans l'autre, et je les entends comme un autre.
Mais je dis ceci : pour la première fois depuis longtemps, le roi tient tout son royaume, la Ligue s'est soumise, et l'on parle même de paix avec l'Espagne. Le moment est de ceux où l'on peut essayer de refermer la plaie. Le laisser passer pour rechercher une victoire entière qu'on n'a jamais obtenue en trente-six ans, ce serait, à mon sens, la faute. J'espère que cette paix tiendra. Je ne le garantis pas. Je dis seulement qu'elle mérite qu'on la veuille, et qu'on l'aide à tenir plutôt qu'on la sape d'avance.