Un édit qui couronne l'hérésie
Tribune. — Un ancien prédicateur de la sainte Union donne ici sa parole sur l'édit signé à Nantes. Il y voit non une paix, mais une capitulation devant l'erreur, et rappelle pour quelle cause tant d'hommes ont pris les armes. Ce texte n'engage que son auteur ; nous le publions comme une voix du parti qui combattit le roi, et non comme le sentiment de cette feuille.
On me dira que je devrais me taire, à présent que les armes sont tombées des mains et que le royaume, las de tant d'années de guerre, ne veut plus entendre parler que de repos. Je parlerai pourtant, parce qu'un homme qui a prêché pour la foi ne saurait se taire le jour où on la marchande. On vient de signer à Nantes, en ce mois d'avril, un édit qui accorde aux huguenots ce qu'aucune de nos misères n'avait encore osé leur donner par écrit : le droit de tenir leur culte, leurs places et leurs garnisons dans le royaume très-chrétien. J'appelle cela ce que c'est : non une pacification, mais une capitulation.
Qu'on se souvienne d'où nous venons. Quand le feu roi Henri, troisième du nom, fut frappé, et que la couronne parut échoir à un prince nourri dans l'hérésie, nous n'avons pas voulu de ce maître. Paris a fermé ses portes, a souffert la faim jusqu'à l'extrémité, a préféré tout perdre plutôt que de recevoir un roi qui ne fût pas de l'Église. Ce ne fut pas, quoi qu'on en dise aujourd'hui, l'ouvrage de quelques factieux : ce fut le cri d'un peuple qui tenait sa foi pour plus précieuse que sa vie. Nous avons juré de ne point servir un hérétique. Nous ne sommes pas parjures : c'est le temps qui nous a défaits, non nos raisons.
On m'objectera que le roi s'est fait catholique, qu'il a ouï la messe à Saint-Denis et reçu l'absolution de Rome. Je le sais. Mais je demande quel fruit cette conversion porte, si le premier grand ouvrage qu'elle enfante est un édit qui établit l'erreur au lieu de l'abattre. Un prince qui rentre dans l'Église et qui, aussitôt, paie de ses deniers les ministres de la prétendue religion réformée et leur assure des villes armées, celui-là fait-il l'affaire de Dieu, ou celle de son repos ? Je pose la question ; que chacun réponde devant sa conscience.
Voyons ce que l'on donne. On accorde aux réformés le libre exercice de leur culte aux lieux où ils le tenaient déjà, et en d'autres encore, dans les terres de leurs seigneurs et jusqu'à deux localités par bailliage. On leur laisse des places de refuge tenues par leurs gens — une cinquantaine, disent les uns, bien davantage à en croire les autres, car nul décompte ne s'accorde —, gardées par des soldats et entretenues, pour un terme de huit années, sur la bourse du roi très-chrétien. On les admet aux charges, aux écoles, aux hôpitaux ; on leur donne des juges tirés à moitié des leurs. Chacune de ces concessions, prise à part, on la dira mesurée. Prises ensemble, elles font ce que nous avons combattu vingt ans durant : deux religions debout sous un même sceptre.
Le pire, à mon sens, n'est pas dans les places ni dans l'argent, choses qui se reprennent. Il est dans ce que l'édit nomme la liberté de conscience, qu'il promet par tout le royaume. Voilà le mot doux dont on couvre la plaie. Car enfin, si l'on tient qu'il est loisible à chacun de croire ce qu'il veut de Dieu, on tient du même coup que l'Église peut se passer de défendre la vérité, et le roi de la faire régner. Ce n'est pas là supporter par nécessité un mal qu'on ne peut ôter ; c'est l'inscrire dans la loi et lui donner le sceau du prince. Il y a loin de l'un à l'autre.
Que l'on ne me fasse pas dire ce que je ne dis point. Je n'ignore pas la lassitude du pauvre monde, les moissons brûlées, les métiers ruinés, les familles saignées. Je sais le prix du sang, et je ne suis pas de ceux qui aiment la guerre pour elle-même. Mais la paix des corps ne vaut rien si elle se fait aux dépens de la paix des âmes, et l'on ne rachète pas un royaume en lui vendant sa foi. Ceux qui applaudissent aujourd'hui devraient y regarder à deux fois avant de nommer bienfait ce qui n'est peut-être qu'un soulagement.
Reste que la chose n'est pas achevée. L'édit est signé de la main du roi ; il n'est pas encore vérifié dans les cours souveraines, et l'on sait que les parlements ont accoutumé d'y regarder de près avant d'enregistrer ce qui touche à la religion. Là est ma dernière espérance d'homme : que les gens de justice pèsent devant Dieu ce qu'on leur demande d'agréer, et qu'ils ne signent pas d'une plume trop prompte la ruine de ce qui fait un royaume chrétien. La partie, sur ce point, n'est pas jouée.
J'ai combattu ce roi ; je ne m'en cache pas, et je n'en rougis pas. Aujourd'hui qu'il est le maître, je lui dois obéissance en tout ce qui n'offense point Dieu. Mais je lui dois aussi la vérité, et la voici : cet édit ne pacifie pas la foi, il la partage ; il ne couronne pas la paix, il couronne l'hérésie. Je l'écris de ma main, en ce dernier jour d'avril, et je le signe, quel qu'en doive être pour moi le déplaisir.