On nous permet le culte où l'on veut bien
Tribune. Un gentilhomme de la religion réformée reçoit l'édit d'avril comme un soulagement, mais dit tout haut ce que beaucoup, dans nos rangs, murmurent : on nous accorde peu, et pour peu de temps. Le texte est signé du roi ; il n'est pas encore vérifié par les parlements, et déjà l'on mesure ce qui manque.
Je veux dire d'abord ce qui est juste : un édit existe. Après tant d'années où les nôtres ont prié dans les granges et enterré leurs morts la nuit, le roi a mis sa main et son sceau à un texte qui nous nomme et nous compte pour quelque chose dans le royaume. Nous avons trop combattu pour tenir cela pour rien. La liberté de conscience y est reconnue en tout lieu ; nul, désormais, ne doit être recherché ni contraint en sa croyance. C'est beaucoup, et je ne le rabaisserai pas.
Mais je suis de ceux qui ont porté les armes et perdu des proches pour cette cause, et je ne saurais me taire sur le reste. Car entre croire et prêcher, l'édit a creusé un fossé. On nous laisse la conscience ; on nous mesure le culte. Et cette mesure, il faut la regarder en face, sans se payer de la joie d'avoir enfin un papier.
Un culte permis là où l'on veut bien
Nous ne pouvons prêcher que là où l'on nous y autorise nommément. Là où nos assemblées se tenaient déjà l'an passé ; dans les terres des seigneurs qui ont haute justice ; et, pour le reste, deux lieux par bailliage, désignés d'en haut. Ailleurs, rien. Paris nous est fermé. Rouen, Dijon, Toulouse, Lyon nous sont fermées. On nous permet le culte où l'on veut bien, non où nous sommes.
Que l'on songe à ce que cela veut dire pour un homme de la religion établi dans une de ces grandes villes. Il pourra croire chez lui, la porte close ; pour ouïr la prédication et rompre le pain avec les siens, il lui faudra sortir des murs et prendre la route. On appelle cela une paix. Je l'appelle une permission, et une permission qu'on donne toujours du bout des doigts.
Des sûretés qui ont un terme
On nous laisse des places où tenir garnison, avec un subside du roi pour les garder. J'en sais gré : ce sont nos vies qui y logent, et nos familles qui y dorment sans crainte. Mais on nous les laisse pour huit ans. Huit ans, et l'on comptera. Une sûreté qui porte une échéance n'est pas une sûreté ; c'est un délai. Nous avons appris, à nos dépens, ce que valent les édits qu'on jure et qu'on reprend : celui-ci est le neuvième de son espèce, et les huit premiers dorment dans les greffes, rompus.
Quant au nombre de ces places, on en dit tout et son contraire. Les uns parlent de lieues de refuge par dizaines, d'autres d'une soixantaine de places tenues, d'autres encore des maisons de nos gentilshommes justiciers, qui se comptent par milliers. Je n'en donnerai pas le compte, car nul ne s'accorde ; je dis seulement que ce qu'on nous accorde d'une main a toujours un terme fixé de l'autre.
La religion du roi demeure celle du roi
On nous ouvre les charges, les universités, les hôpitaux ; on institue des chambres de justice mêlées, où des juges des deux religions connaîtront de nos procès. C'est bien, et je ne feindrai pas d'y être insensible : c'est la première fois qu'on nous traite en sujets et non en rebelles. Mais que l'on ne s'y trompe pas : nous entrons dans la maison par la petite porte, et l'on nous fait sentir que la maison n'est pas la nôtre.
Car le roi reste catholique, et sa religion demeure celle de l'État. Nous avons la conscience libre et le culte tenu en lisière ; les autres ont le royaume. Il faut le dire sans amertume inutile, mais le dire : cet édit ne nous fait pas égaux, il nous fait tolérés. Et un peuple qu'on tolère sait bien que la tolérance se retire aussi aisément qu'elle se donne.
Reste que le texte est signé, et non encore vérifié. Les parlements en délibéreront ; nul, à cette heure, ne sait ce qu'ils en feront. Je ne veux pas être de ceux qui bâtissent sur ce qui n'est pas fait. Je dis ma reconnaissance pour ce qu'on nous accorde, et mon inquiétude pour tout ce qu'on nous refuse encore. Nous avons donné beaucoup ; on nous rend peu. Que ce peu, du moins, on nous le garde.