Faut-il pardonner à l'Espagne ?
Tribune. Un gentilhomme picard du parti du roi, dont les terres ont été fourragées et rançonnées durant l'occupation espagnole, pèse la paix signée ce jour à Vervins. Traiter d'égal à égal avec celui qui arma la Ligue et poussa son infante au trône, est-ce l'absoudre ? Il balance, et finit par incliner, à contrecœur, vers le repos.
J'écris de Picardie, où l'Espagnol a passé. Mes terres, du côté d'Amiens, ont été fourragées, mes granges vidées, mes gens rançonnés ; j'ai porté les armes pour le roi tout le temps qu'il en a fallu, et je n'ai pas ménagé ma personne. Aussi ne me demandez pas de me réjouir aujourd'hui de tout mon cœur. On a signé la paix à Vervins avec le roi Philippe. Les uns crient au soulagement ; moi, je la reçois la gorge serrée, et je veux dire pourquoi.
Car enfin, à qui traitons-nous d'égal à égal ? À celui qui, treize ans durant, a soutenu contre nous les armes de la Ligue, financé notre guerre civile de son or, et poussé sa fille l'infante à la couronne de France contre notre loi salique. C'est lui qui a pris Calais, Doullens, Ardres, et surpris Amiens par la ruse des sacs. Et voici que nos plénipotentiaires lui donnent la main, et que le Saint-Père se fait l'entremetteur de cette réconciliation. Faire la paix avec un tel homme, n'est-ce pas, au fond, lui pardonner ce qui ne se pardonne pas ?
Voilà ce que me dit une voix. Mais il en est une autre en moi, et elle n'a pas tort non plus. Je la laisse parler à son tour.
Ce que l'Espagne nous a fait
Qu'on se souvienne. Depuis que le roi a recueilli la couronne, Madrid n'a cessé de la lui disputer. L'or d'Espagne a payé les troupes de Mayenne et des ligueurs ; sans cet appui du dehors, la faction n'eût pas tenu si longtemps le royaume ouvert. Il y a cinq ans, aux États tenus dans Paris, on a osé porter l'infante Isabelle-Claire-Eugénie au trône de France, et il a fallu que les gens de robe rappellent tout haut que la loi salique ne souffre pas qu'une femme, ni un étranger par elle, règne sur nous. Voilà où l'on voulait nous conduire.
Et sur nos frontières, ce fut pis encore. Doullens prise, le Catelet, Cambrai ; puis Calais, tombée voici deux ans, dont la perte émut tout le royaume ; puis Ardres. Et Amiens, ma voisine, surprise l'an dernier au mois de mars par une ruse de guerre, des soldats déguisés qui renversent leurs sacs de noix sous la herse pour l'empêcher de choir. J'ai vu de mes yeux ce que coûte un pays où passe et repasse la gent de guerre. Traiter aujourd'hui avec l'auteur de tout cela, et lui rendre par un article de plume ce qu'il faut, me demande un effort que je ne cache pas.
Un royaume qui n'a plus les moyens de la haine
Et pourtant. Je regarde autour de moi, et je vois un royaume à bout. Voilà trente-six ans que nous nous déchirons au-dedans, et trois de plus que nous guerroyons au-dehors avec l'Espagne, depuis que la guerre lui fut déclarée en janvier 1595. Nos campagnes sont en friche, nos villes minées, les coffres du roi vides. Je le sais mieux qu'un homme de cour : je l'ai vu sur mes propres terres, et je l'entends de tous mes voisins. On ne fait pas la guerre avec des granges brûlées et des paysans enfuis.
Que veut-on ? Reprendre le fer tout de suite, pour venger l'affront et rentrer les armes à la main dans ce qu'on nous a pris ? Avec quoi ? Un royaume exsangue ne reconquiert rien ; il se saigne davantage. La sagesse d'un homme de guerre — le vrai, non le fanfaron — est de savoir quand la campagne est finie et qu'il faut refaire ses forces avant de rien entreprendre. Il faut d'abord que la France se relève, laboure, se remplisse, avant même de songer à demander des comptes. La paix, si amère qu'elle soit à avaler, est le seul chemin par où l'on peut passer pour se refaire. Je ne vois pas l'autre.
Où je m'arrête, sans me réjouir
Alors je pèse, et je penche. J'accepte cette paix, mais je ne la fête pas. Je remarque du moins ceci, qui n'est pas rien : le roi Philippe reconnaît enfin Henri pour roi de France, lui qui le lui déniait. Et le roi, de son côté, n'a pas tout cédé — il n'entérine point l'annexion de la Basse-Navarre et garde sa revendication entière. On nous rend Calais, Ardres, Doullens, le Blavet : villes rendues par la plume.
Mais qu'on me permette cette amertume de Picard : Amiens, elle, ne nous est pas rendue. Le roi l'a reprise en personne, au mois de septembre dernier, les armes à la main, et elle est française parce qu'on l'a payée de notre sang, non parce qu'un traité l'a voulu. Je ne mêle pas les deux. Il y a les places qu'on nous restitue d'un trait de plume, et celles qu'il a fallu arracher. Les premières me laissent froid ; les secondes, je les sais à leur prix.
Reste que tout n'est pas réglé. Le marquisat de Saluces, que le duc de Savoie nous a pris voici dix ans, n'est pas rendu par ce traité : on le renvoie à l'arbitrage du pape. J'ignore ce qu'il en sortira, et cette affaire demeure ouverte comme une porte qu'on n'a pas refermée. Voilà mon sentiment, tout entier : je consens au repos parce qu'il le faut, non parce que le cœur y est. Qu'on ne me demande pas d'applaudir. Qu'on me laisse me taire, panser mes terres, et attendre des jours où la France aura de nouveau les moyens de parler haut.